Le seul combat qui vaille est à mener contre soi-même. Pourtant, il est aussi le plus prisé des déserteurs. Car sa justice est lente et les lâches, condamnés cependant, ne sont pas fusillés lorsqu'ils tournent le dos à l'ennemi. L'homme y est un chien de faïence : rivé à l'oeil adverse sans l'affronter jamais. De la naissance au trépas ; au combat, mais loin du feu.
Qu'ai-je vu en premier, sitôt subi le choc aveuglant du baptême de lumière, sous les néons criards de l'hôpital ? Ma douleur. Mon ennemi. Aucune douceur. Les mains gantées de latex d'un inconnu, blasé de soutirer la vie au ventre des hurleuses. Tous les jours, dix fois, vingt fois ; mille fois, nourrir l'insatiable appétit des civilisations avides de soldats et consommateurs en puissance. Avides de chair et de cervelle. Nos premiers cris sont leur hymne victorieux : « Encore un futur aphone ! » Il sera, comme les autres, gavé de slogans adipeux jusqu'à en perdre la parole, de flacons jusqu'à l'ivresse, de denrées jusqu'à ne plus pouvoir éprouver son corps, et bombardé de bêtise jusqu'à en oublier son Nom. Homme.
L'infirmier te tire à lui, car tu es son salaire. Ta mère t'excrète hors d'elle, car tu es son rêve d'un avenir mieux accompli. Te voilà dualité : la Réalité te réclame, car ton sang est la monnaie de réserve du dollar, et le Rêve te mandate pour s'accomplir, survivre, se transmettre et se multiplier. Avant que tu ne soi, on a besoin de toi.
Te voilà, juste né, avec deux uniformes. Tire juste sur l'autre, les gallons viendront, si tu ne te crèves pas déjà la peau. Méfie toi, tu n'en as que deux. Les autres, il faudra te les coudre. Te les inventer. Les rêver du fond de ta tranchée humide et purulente. Juste né, te voilà soldat sans gloire. Soldat de pluie tombé dans la gouttière du capital. Soldat de plomb changé en or par l'alchimie technologique. En pendant qu'un dard de métal t'injecte en sérum un potentiel de survie, ton nom est scandé, frappé machinalement sur les touches d'un faiseur-d'ordre. Tu es fiché, là, condamné à attendre, jusqu'à ce qu'une guerre de trop transforme l'Homme et ses excroissances sociales en champignon de fumée. Pas comestible. Toxique. Retourne à ton bunker.
Tant d'errements pour éviter de s'affronter soi-même ! Le seul combat qui vaille l'effort d'être mené...


