Textes

Samedi 29 mars 2008
    Pour l'instant, je ne fais que décortiquer une à une mes peines, mes souffrances ou mes émotions. Je les manie avec la prudence de celui qui promène un cierge jusqu'à son autel. Il n'y a pas de fil conduisant mon écriture : tout ce qui n'est pas morceau est bribe, comme est façonné un esprit adolescent où flottent et se mêlent dans le même brouillard désirs, rêves, pensées. Je pioche dans mon coeur et le hasard dicte à ma main.
    Puisque je ne serais pas poète, il faut que plus tard je trouve la force et la volonté de devenir écrivain. Tendre moi-même un fil où j'épinglerai rigoureusement, méthodiquement, mes souvenirs, pour qu'ils y sèchent comme l'encre sur les brouillons oubliés de mes anciennes insomnies. Je veux écrire des romans, construire des mondes, donner vie à des êtres formidables, tirer de mon néant des amours extraordinaires, avoir sur tous les spectateurs de mes pensées ce pouvoir suprême de vie et de mort. Pour l'instant, ils sont là, à me narguer comme la foule au théâtre vient narguer la scène, rire et vivre sa vie alors que devant elle un autre monde attend de pouvoir prendre forme. Dès que le rideau se lèvera, je veux jeter sur eux des éclairs foudroyants : je veux qu'ils soient surpris, voire même tétanisés, et qu'en reprenant leurs esprits ils deviennent eux-mêmes acteurs de Mon histoire.
    Je veux écrire des romans, pour que tout ait un sens, un début, une fin. Des histoires où j'abandonnerais un à un les éclats de mon coeur, à mesure que j'obtiendrai le recul nécessaire pour analyser ses échecs, leurs détonateurs, ses chutes autant que ses brisures ; à mesure que j'en ramasserai les morceaux épars sur le plancher de ma vie, en me rappelant pour chacun d'eux ce qu'il était, ce qu'il vécut, et comment il fut brisé.
par M.D. Arakiri publié dans : Textes en prose
Samedi 29 mars 2008
    L'amoureux éprouve ce que nul avant lui n'a pu éprouver.

    Profitez de l'amour présent : jamais il n'a été vécu et ne le sera plus jamais. Aimer est la seule chose qui vous rende unique.
    Aimer, c'est ressentir quelque chose que le reste de l'humanité ne peut connaitre, c'est la naissance d'un sentiment nouveau, unique et irremplaçable.
    Être aimé est le lot commun. L'intensité et la manière varient, mais de tous les gens qui nous aiment ou qui nous ont aimé, aucun n'a pu sentir ce que nous avons nous-mêmes sentit, cette primeur unique de l'Amour.

    Amour est le nom universel donné à cette infinité de sentiments innommables dont aucun n'est semblable à l'autre.

    L'Amour vrai, c'est l'infini des singularités.
    Tout comme 1 n'égale pas 2 et que jamais 2 ne pourra égaler 1, jamais deux personnes ne pourront éprouver le même amour ni la même personne éprouver deux fois distinctes le même amour.  
    La dimension de l'Amour est autre que celle du temps, autre que celle de l'espace. Tout comme chaque point dans l'espace est singulier, chaque instant donné dans le temps est unique, chaque amour l'est également.

    Voyons ce que nous savons :

        - Vous occupez une position définie, un point qui est différent du point d'à côté et de tous les autres points de l'espace, et vous ne pouvez pas occuper un autre point tant que vous restez sur celui-ci.
        - Vous êtes immédiatement à un instant donné du temps qui n'est pas semblable au précédent ni au suivant, et vous ne pouvez pas vous « déplacer » vers un de ces deux instants, ni vers aucun autre.
        - Vous éprouvez un amour singulier, unique, qui n'est semblable à aucun autre amour. Tout comme votre position dans le Temps, votre position dans l'Espace : c'est votre position dans l'Amour.

    Vous pouvez croire éprouver cet amour indifféremment de votre position dans le temps et dans l'espace. Dans ses conditions :

        1°) Il serait possible d'éprouver le même amour dans différents points de l'espace à condition d'un déplacement dans cet espace.
        2°) Il serait possible d'éprouver le même amour à différents instants du temps à condition d'une continuité dans le temps.

    Mais que savons-nous de l'espace et du temps ?

        1°) Il est impossible d'occuper simultanément plusieurs points de l'espace. Or nous savons que l'univers est en extension ininterrompue. Donc même si je reste « fixe », je n'occupe pas le même point A à l'instant 0 et l'instant 1 différents. Il est impossible d'occuper un même point de l'espace à différents instants du temps
    Simplement, je ne peux pas être au même endroit à différents moments.

        2°) Il est impossible d'occuper simultanément plusieurs instants du temps. Or nous savons que le temps est ininterrompu. Sachant qu'il est impossible de rester « fixe » dans le temps, je ne peux donc pas occuper une position A et une position B différente à un même instant 0. Il est impossible d'occuper un même point du temps dans différentes positions de l'espace.
    Simplement, je ne peux pas être à deux endroits en même temps.


    J'occupe donc Un point A de l'espace à Un instant 0 du temps de sorte qu’A et 0 soit uniques et liés. En suite, j'occuperais Un point B de l'espace à Un instant 1, avec A différent de B et 0 différend de 1. et ainsi de suite à l'infini. Je ne peux pas être au point B à l'instant 0 ni être au point A à l'instant 1.  
    Il existe donc un lien entre chaque position unique et chaque instant unique. Le temps et l'espace sont deux indissociables.

    Si nous introduisons dans ce schéma le troisième paramètre lié aux deux précédents d'un amour donné instantané, il est clair que chaque amour, à chaque instant, à chaque endroit et pour chacun, est fondamentalement singulier et unique. L'amour au point A et à l'instant 0 de Madame M est donc absolument distinct de toutes les autres formes de l'Amour, y compris et surtout de l'amour au point B et à l'instant 1 de cette même Madame M. Liés par le temps, l'espace, et l'amour, nous sommes ainsi certains d'être des entités uniques et irremplaçables. Jamais deux fois semblables.

    Amour est le nom universel donné à cette infinité de sentiments innommables dont aucun n'est semblable à l'autre.


    Ainsi l'amoureux éprouve ce que nul avant lui n'a pu éprouver.

par M.D. Arakiri publié dans : Textes en prose
Mercredi 30 janvier 2008
 
        En quelques secondes, l'Homme est perceptible. Sensible. L'univers cognitif se déploie sur lui et instantanément débute sa croissance infinie. Infinie croissance intérieurement possible. Puisqu'en nous prend fin l'infinité possible. Mais c'est un autre point, qui sera développé ailleurs, tenons-le pour l'instant comme admis.
        En un instant, le désert esquisse un sourire. Voici qu'il nous regarde. Voici qu'il nous parle et nous dit : c'est mon visage, c'est ma voix. Celle-ci est légère, celui-là, flexible. Mais il a forme, bien que fragile, et elle sonne, bien que faiblement. Le désert n'est plus seulement un vocable. Il a posé en nous le souvenir d'une image, d'un son, d'une pensée. Il est un univers sensoriel unique, entier et indépendant. Dorénavant les vents et les tempêtes qui s'abattront sur lui n'auront plus prise sur nous. Son sable ne nous brûlera jamais plus le visage comme une armée d'étoiles déchues. Sa volonté ne dépendra plus que d'une bouche humide qui parle ou sourit dans notre imaginaire.
        L'imagination est la mémoire délirante des sens. L'inspiration, celle des émotions. Ainsi, elles se mêlent, comme se mêle à la brûlure une vive stupeur, comme se mêle au souvenir de la blessure, celui, hagard, d'une surprise inouïe ; et ainsi, blessés pour la première fois au bec de l'amour, nous parvient par des voies étranges le souvenir confus d'une brûlure qui nous semble encore vivre... bien vivante, bien fraiche même, juste à point survenue, pour que d'un coup le coeur nous brûle !
   
        Mémoire sans souvenirs. Mémoire constamment ranimée, mémoire vivace du coeur, imaginaire mêlé de visions délirantes !

        Mémoire d'un univers nouveau. Juste né du néant, ou de cendres encore chaudes. L'Homme. L'Homme perçu, non, juste aperçu l'espace d'un instant suffisant pourtant pour qu'en nous germe la graine endormie de la connaissance, et que la part sensible de vérité que nos sens sont à même d'éclairer s'illumine lentement ; un seul instant, l'Aube, début de l'ascension d'un astre dans les mystères du ciel.
        Lentement l'Homme devient. Ses arguments disparates, comme les membres d'un corps démantelé s'assemblent pour que naisse la Théorie. Que naissent la Croyance et la Foi. Et dans l'espace libre de sa pensée structurelle, commence alors l'expansion formidable de l'Homme dans l'individu1. Le silence creuse son temple, érige son cénotaphe, et la prière s'installe devant le sourire du désert. Il me semble alors que seulement naît l'homme. Pour qu'il n'y ait pas de confusion, prenons plutôt l'image suivante : c'est seulement à ce moment que l'Homme prend sa dimension. Que l'Homme nait dans un Espace-Temps.
        À partir de ce moment, l'abime se distingue lentement du sommet. Le gouffre en lui où se jette son ennui se creuse, et déjà s'érige la tour d'honneur de son intégrité, la statue de sa gloire. Sa pauvre gloire d'Homme. Il faudra pourtant qu'il supporte en lui les tensions et les forces mouvementées de la matière spatiale. Que ses pôles le forgent et non le démantèlent. Pour qu'il ne soit pas à nouveau de simples éclats épars, membres sans liens, de simples morceaux de corps dénués de cohérence. Dès lors, sa qualité d'Homme serait perdue. Car le fil des actes ne suffit pas à leur signification, même s'ils s'enchainent rationnellement. Il faut que leur tension soit constance de l'Être.
        Alors, l'Homme apparaît. C'est cet Homme-là que nous nous devons d'admirer. Plus justement le seul qui ne puisse pas échapper à notre admiration. Quels que soient son humilité et son désintérêt. Puisqu'il est aperçu, comme un secret trop longtemps tu qui s'est laissé dévoiler à notre regard, par l'entremise d'une porte baillant d'ennui. L'Homme, ce nouveau-né, émergé d'une conscience germant depuis des millénaires. Esquisse du pistil qui ensemencera l'univers. Premier échec, peut-être, des lendemains absolus.
        Je ne puis croire au hasard, le hasard ne dessine jamais de visage dans les dunes. C'est l'imagination qui s'en charge, merveilleuse complexité acquise, et je ne puis croire qu'elle le fut par hasard. Mais je crois en l'erreur et la crains. J'ai peur d'un échec. L'Échec. Homme devient vite, et ne trahit pas. Si, trahi toi même, tu sens perdue ta noblesse, alors reprend la bride lâchée du destin. Forge-toi. Ne laisse pas l'Humanité dissoudre ta qualité d'Homme. Rassemble en toi le disparate et forge l'Homme. Cherche la porte qui baille dont l'ennui dévoilera ton miroir. Éprouve la brûlure étrange de l'amour. Et deviens l'Homme.
   
        Le temps presse. Car elle risque de venir, la nuit de l'Homme.


1« Je crois que la primauté de l'Homme fonde la seule Égalité et la seule Liberté qui aient une signification. Je crois en l'égalité des droits de l'Homme à travers chaque individu. Et je crois que la Liberté est celle de l'ascension de l'Homme. Égalité n'est pas Identité. La Liberté n'est pas l'exaltation de l'individu contre l'Homme. Je combattrai quiconque prétendra asservir à un individu – comme à une masse d'individus – la liberté de l'Homme. » Antoine de Saint-Exupéry, Pilote de guerre 

 
par M.D. Arakiri publié dans : Textes en prose
Mercredi 30 janvier 2008
        J'ai six ans. Bientôt sept, mais je n'aime pas compter. Je suis au cours préparatoire, j'aime beaucoup ma maitresse même si elle me fait peur un peu. Elle ne veut pas que parle avec mon voisin, mais c'est qu'il me fait rire, car il fait la grimace en me passant sa colle. Ah, j'oubliais le plus important : je suis amoureux d'Éléonore. La plus belle fille de ma classe. Tous les autres aussi sont amoureux d'elle, alors nous sommes copains, complices, adversaires et alliés, compagnons de galère. La seule fille de ma classe. Nous vouons le même culte à une même idole.
        Éléonore...

        Mais quand je sors de l'école, rien n'est comme d'habitude. Il se passe quelque chose. Mes parents ne sont pas encore arrivés, je crois que des gens crient, d'autres courent... Pourquoi ? Au lieu de prendre le chemin de chez moi, je m'avance sur la place devant l'école. Elle est bordée de grands platanes. Il me semble qu'ils sont plus grands qu'avant. Qu'ils se dressent pour me montrer le ciel, ce ciel tout à coup menaçant. Moi qui suis minuscule je m'aperçois soudain que ces colosses sont vulnérables. Ils tremblent avec moi.
        Et brusquement, la terre croule, soudainement le ciel craque. Un vrombissement recouvre le village dans l'oppressant ombrage du vacarme. Des avions passent en hurlant et de sourdes explosions retentissent, m'ébranlent, me pénètrent et s'emparent de moi. Je suis prisonnier de l'horreur.

        L'âcre ciel violet encercle l'incendie. Le bruit devient bombardement. Les avions filent en silence et les flammes brûlent sans cri. Lacérant les nuages ils font saigner le ciel. Une pulsation se fait sentir : il me semble qu'un coeur bat. Je ne l'entends pas, mais le sens, car je suis en lui. Et les platanes et le feu battent avec ce coeur, la place de l'église, le ciel, les flammes des avions se rétractent puis s'étendent pour alimenter le pouls d'un univers agonisant.
        Le temps est distendu. Je voudrais sauver quelque chose. Éléonore. Ma mère. Ma peau. Mais c'est la guerre.
par M.D. Arakiri publié dans : Textes en prose
Mercredi 30 janvier 2008
        La liberté est une porte par laquelle nous sommes contraints de passer.

        N'est pas juste la punition immédiatement consécutive à l'acte punissable, car la part de contrainte d'un acte libre ne se dévoile qu'avec le temps. Le juste étant absolument infini, la justice se doit d'être latente. Et le crime historique nous paraît inévitable, puisqu'il est. Alors que le même cadavre, fraichement déposé devant nous, nous apparaît injustement éteint, comme ayant dû vivre encore. Le coupable devient surhumain à nos yeux, par ce pouvoir de mort — et par conséquent de vie — qu'il semble avoir, et par son apparente liberté, alors qu'il n'est qu'un instrument soumis à la contrainte. Au moment de l'acte, il était déjà prisonnier.
        Le crime est la plus sûre prison du criminel.

        Car il est de plus sûres prisons que celles de quatre murs. Plus froides que la morsure des chaines sur la peau. Plus sombres que la nuit souveraine du cercueil. Moins humaines que l'isolement. Plus intransigeantes encore que l'incurable infection.

        Ô, Forteresse des âmes ! Assiégée de miradors ! Fut-il, en tout enfer, plus lourdes murailles que les tiennes ?
        Ô, Temple d'éternité ! Cerclé d'eaux malveillantes ! Fut-il, en quelque saint asile, rempart plus fiable que les tiens ? Bien convaincue du contraire est l'éternité de mon âme, puisqu'assiégée tu la protège et fait siège de sa citadelle. Mais serait-il possible qu'elle veuille se soustraire à tes Lois ? Ô, siège des prisons, tu es la raison d'être des âmes enfermées.
        Ô, Remparts bien-aimés, Ô, Gangue, Ô, Murailles chéries ! Me serait impossible d'exister sans vous ! Qu'en est-il de mon évasion ? De l'imaginer, déjà, me voilà libre. Et sans toi, cellule bien-aimée, je ne l'aurai pu concevoir, cette Liberté de mon âme. Car elle n'existe pas. Les esprits n'errent ni ne sont contenus. On enferme des hommes puis on les libère. Mais je ne connais pas d'homme libre plus que d'homme prisonnier. Car la citadelle de l'âme est cette prison qui l'élève. Et je suis plus libre d'être enfermé sous le socle des étoiles qu'abandonné dans un désert sans ciel et dénué de directions. Car les étoiles m'indiquent qu'il est une prison pour mon corps, que cette prison a sa porte, et de connaître cette porte, je découvre ma Liberté, car de la concevoir, seulement, je deviens libre.
par M.D. Arakiri publié dans : Textes en prose
Mercredi 9 janvier 2008

    Décembre, compte à rebours chocolaté. Nous avions déjà, en riant, dévalé le calendrier jusqu'aux sommets de tes plaisirs. Depuis quelques semaines, le fil des jours plongeait nos rêveries d'enfants dans le tourbillon de tes Fêtes, et derrière nous se comblaient, une à une, comme l'empreinte légère de nos pas dans la neige, les journées vides de l'hiver...
     Tout alentour semblait se remplir de cette faible odeur qui suintait du sapin, ce parfum des forêts pérennes au flanc de montagnes inconnues, encombrées de tous leurs mystères ; leurs grands bergers roulés dans l'épaisse laine des moutons, leurs meutes de prédateurs nocturnes et invisibles aux hurlements déchirants, leurs graines ensommeillées, maintenues dans des gangues d'hiver jusqu'à la floraison prochaine ; leurs légendes contées, au coin d'une bougie, sur des monstres aperçus autrefois dans leur ventre. Ce sapin-là savait toutes ces choses ; il avait vu toutes les bêtes et supporté toutes les neiges, toute la forêt s'était laissé piéger dans sa sève, pour répandre sur le salon cette incroyable odeur de rêve.

    Décembre, papier-cadeau des souvenirs. Nous avions six, huit ans tout au plus, Oh! nous étions l'immortelle jeunesse ! Les jeux dans la neige sont sans âge. Quoi ? que nous importaient les montagnes qui cerclaient le paysage ? il suffisait, pour les gravir, de traverser un ruisseau et d'escalader la colline vêtue de son drap nouveau ; dès lors s'éveillaient en elle les monstres et les légendes et nous nous dressions, fièrement, vainqueurs sur leur tête coupée !
    Chaque rocher était un trône immaculé, chaque branchage, plié sous le poids de son manteau de neige, ornait le plafond d'un palais - nous étions Rois d'un monde infiniment gelé.
    Puis, vers le soir, épuisés de nos mille conquêtes, nous rentrions vers la maison, le coeur lourd d'aventures, le regard bas mais plein d'une fière assurance, profondément changés par tant de découvertes. Les lumières des maisons colorées par le soir allumaient dans nos yeux l'éclat nouveau d'un songe. Une fois poussée la porte, nous avions laissé derrière nous les périples du froid, mais toujours les bras d'une mère universelle se trouvaient là pour nous envelopper de douceur, frictionner nos museaux gelés par le vent et nous n'avions qu'à boire, comme des nouveau-nés, ce lait qui déjà chaud n'attendait plus que nous.

       
    Décembre, guirlande du temps suspendu. Tu es un lent sommeil qui aspire les enfants et les emmènes sagement vers des univers merveilleux. On entre dans Noël comme dans un rêve : d'abord engourdi lentement par la fatigue puis trompé par nos sens envoûtés, on se laisse emporter par lui, bercé dans ses bras neigeux. Le rêve se propage en nous pour y modifier les couleurs, transformer le paysage : la nuit revêt son voile de lumière, le jour fait fleurir les flocons arrachés à leur froid sommeil ; et le réel s'estompe dans un feu d'artifice.
    C'est le temps qui s'arrête. Noël, grâce à toi, l'ennuyeux balancement du pendule devient une musique merveilleuse ! L'attente remplit chaque seconde d'un présent infini... Toute la nature des Hommes chante un cantique d'amour qui traverse les coeurs, triomphant des misères, car il restaure en nous l'enfant que chacun a perdu. C'est l'harmonie entrevue pour l'humanité en désordre.
    Devant la parure du sapin, un rire en nous se fait entendre. Les jouets sont des secrets murmurés à l'oreille qui attendent lentement le moment de se révéler, le moment de répandre leur joie pour étirer les sourires. Et nous n'avons plus d'âge. Nous sommes cet enfant, assis sur les tendres genoux de l'amour, et, rêvant d'un bonheur puéril, nous écoutons en silence la musique des rires latents. Ensemble, nous apprenons que le plus beau jouet offert est le temps qui s'écoule de nos petites mains blanches, paumes vers les étoiles, tendues pour recevoir.

    Ô, Décembre ! Printemps couvert de neige...



À ma famille, pour tout l'amour que j'ai reçu et tout l'amour que je reçois
Aux grands-parents, rois de la fête
Aux petits princes, mes cousins, reflets joueurs de mon enfance
Aux souvenirs qui me sont chers
À la vie
Passée, à venir

À mon père,
Je vous aime.
Joyeux Noël à tous...
par M.D. Arakiri publié dans : Textes en prose
Mardi 20 novembre 2007

        Car le temps s'abreuve des larmes. La première peine qui m'était échue, il l'a bue pour étancher sa soif, comme celles qui suivirent et celles qui suivront. Et ce chagrin était dividende des suivants. Ce premier chagrin...

        Celui précédant la raison. Celui sans forme et sans couleur, qui arrache au nouveau-né les hurlements que même l'homme, jusque dans son agonie et l'apogée de sa douleur, ne poussera jamais plus. La véritable peine inéluctablement connue par l'existence. Source première et unique des larmes. Car toutes les larmes naissent en elle. Bien sûr, elles trouveront mille chemins pour arriver jusqu'à tes yeux, les engorger de leur ferveur puis s'échapper enfin – ou plutôt laisser s'échapper leur message. Et ces mille chemins sont autant de rivières issues du même fleuve nourri par cette source unique, mais ce qui trompe ta raison c'est que tous convergent vers tes yeux. Alors, tu crois que tes yeux sont l'unité des larmes. Qu'ils sont but commun à la diversité. Tu crois parce que les larmes viennent toutes naître et mourir dans tes yeux, qu'ils sont finalité des larmes, de ces mille peines aux mille chemins. Alors que tes yeux ne sont que véhicule pour le message de la peine qui t'es singulière, mais qui est d'un message commun aux hommes. Car ce message est universel, et que pour le transmettre le langage du coeur est la peine et le langage des yeux, les larmes. Et l'homme avec son langage de mots a dit que les larmes étaient de la peine, que la peine était du coeur et ne trouvant raison au coeur il a décrété que le coeur était de l'homme. C'est un tort parce que le langage des mots ne peut exprimer ce qui relève de celui du coeur ni de celui des yeux. Car le langage n'est que véhicule d'un message. Mais celui des mots, la langue, a diversifié ses rôles à l'extrême, et ce rôle du langage s'est perdu, puisque le message échappe aux mots et à ce qu'ils cherchent à signifier.

        Car les pleurs sont message émis par les yeux. Transmis à Dieu par la prière, au coeur par l'empathie ou au sable par le désert. Et tes larmes se perdent parce qu'elles s'assèchent et que le désert les boit seul. Ainsi, tu te sens dépourvu. Mais c'est que tu ignores qu'elles n'étaient que véhicule et qu'elles sont mortes de ce que le message qu'elles contenaient a été transmit, ainsi elles n'avaient plus de raison de couler, et se sont asséchées. Comme se décompose la chrysalide qui a transmis au papillon le message. Et la chenille n'a pas à regretter la chrysalide, car elle n'est plus. Si tu déplores ces larmes et que tu les dis vaines, c'est que tu te crois chenille alors que tu es déjà papillon. Alors, tu pleures de ces larmes vides qui ne sont que regret. Et elles sont bien vaines. As-tu vu déjà la chrysalide se refermer dans l'espoir d'être à nouveau ventre de l'éphémère ? C'est sans espoir... et toi tu pleures, car tu es désespéré, que tu n'as pas vu l'envolée de ton papillon et que tu te refermes pour couver le vide. Vide de tes larmes, vide de ton coeur. De là ton désespoir stérile. Car le désespoir est seul espoir de ceux qui n'en ont plus. De là les mille peines qui convergent vers tes yeux, toutes issues de la même source. Le nouveau-né, lui, pleure de cette source pure. Car il n'a point la raison ni la déraison d'envisager tes folies. Et il pleure, car ses larmes sont langage des yeux pour exprimer la peine, et la peine est langage du coeur pour véhiculer le message.

        Toi, tu pleures, car en fait de transmettre le message, ton langage maladroit le traduit par des questions. Au lieu d'être la vie et de vivre, tu t'interroges sur elle. Et tu inventes le verbe, et tu veux dire la vie. Alors, tu conçois Dieu. Et parce que tu le crées tu te prives de lui.

Vendredi 19 octobre 2007
    Là où la conquête est élévation de l'âme, la possession devient bassesse. Car l'objet convoité ne supporterait pas d'être atteint. Il s'évanouit par la jouissance. Car la femme ou la nation qui se rend ou finit par être entièrement absorbée dans la conquête n'est plus digne d'avoir été désirée. Et tout s'effondre lorsque qu'elle passe sous notre emprise.
    Car là où le désir est construction par l'échec et durcissement par la persistance, le plaisir dans l'absorption et la dissolution de l'objet n'est plus que reflet de nous-mêmes au miroir dévoilant le visage de l'ennui.
    Et le désert se fait là où la fleur s'ouvrait. Car la conquête du ciel par l'arbre ou la fleur n'est jamais que partielle. Et pourtant, toute leur croissance est tournée vers le soleil. Ce qui rend la fleur si belle, c'est qu'elle désire le ciel de toute sa force de fleur et que jamais elle ne pourra ni l'atteindre, ni l'emplir totalement ni le posséder. C'est la supériorité de la fleur sur l'Homme. La beauté. Une vie de conquête et non de possession. Car si la fleur s'emparait du ciel, il n'y aurait plus de ciel pour l'abreuver elle-même de soleil, ni plus de raison pour la fleur de s'ouvrir et de croître, de soulever au matin sa robe de pétales pour dévoiler avec pudeur ce qu'abritait jalousement le tabernacle de son calice. Et tout serait gâché. Car la fleur ne serait plus fleur pour s'imprégner du ciel, et le ciel ne serait plus ciel pour imprégner la fleur. Ainsi de l'homme qui voudrait posséder la femme. Ainsi du colon s'emparant des nations. Ainsi de toute forme de conquête dégénérée en possession. Car l'épanouissement de la fleur en est la preuve, le désir de conquête suffit à la beauté.
    Toute possession est une absurde entrave aux lois de la nature. Une aberration. C'est la destruction de l'objet convoité sous prétexte de le conserver intact, alors que c'est l'inconstance qui l'avait rendu attirant. C'est la mort du désir. Vous qui désirez le bonheur, cesser de chercher à l'atteindre et contentez vous de l'aimer, c'est la seule façon que vous aurez de le connaître. Car vous ne l'obtiendrais jamais et pourtant vous serez heureux. Comme est heureuse la fleur amoureuse du soleil. Vous la verriez bien triste, et bien laide et bien fade, si son bonheur venait de ce qu'elle puisse tenir le soleil cloîtré sous ses pétales. Elle se fermerait sur elle-même dans l'espoir de le capturer, mais ne retiendrait que tristesse et désolation de l'ombre.
    Sachez aimer comme les fleurs, vous ouvrir pour laisser entrer la lumière sans chercher en vain à la garder en vous comme on garderait enfermé l'astre qui la dispense. Et seulement, vous serez heureux. Car le bonheur est de la fleur comme le désir du bonheur est de l'Homme.
Vendredi 12 octobre 2007
    Mes rêves se sont brisés sur le mur des réalités. Envolés comme un essaim de frêles bulles de savon, ils ont voltigé jusqu'à lui pour éclater en silence. Sur ce mur impassible, pas même égratigné par leurs attaques. Ils n'auraient pas pu le prédire. Soudain, cet essaim n'était plus. Cette armée, anéantie. L'impartial réveil les a contraints à l'oubli.
    Plus rien. L'éclatement d'une bulle en quelques gouttes d'eau. Et puis plus rien. Un univers évaporé. Toute une civilisation ensevelie au pied de cet inébranlable mur. Ce mur dont les extrémités se joignent pour former la prison où les songes s'épanouissent. Ce ventre maternel qui devient sépulture avant l'enfantement. Ce caveau où les fleurs meurent sitôt qu'elles fleurissent, se fanent en un instant après la longue germination, cette chrysalide qui ne s'ouvrira que sur le frais cadavre d'un papillon, mort sans avoir vu le jour.
    Ils ne sont pas devenus. Ils ne deviendront plus. Leur fin appartient au passé. Leur existence à l'oubli. Leur avenir, devant le mur, n'est plus. Ils éclatent. Et puis plus rien. Plus rien que ce grand mur-là, dont on peut faire le tour et revenir au même point. Rien que cette prison. Sans fenêtre, sans issue. Le mur omniprésent de la réalité. Au-delà de lui, les enfants et les fous. Au dedans, la raison. Le cimetière des rêves. Domaine du réel. Et nous. Nous, agenouillés face au mur. Nous, prosternés devant cette hécatombe. Ce fastidieux génocide. Carnage au sein de la candeur. Infanticide. Hécatombe des rêves poignardés au berceau. Des rêves qui viennent éclater sur le mur des réalités.
    Adieu. Même trop tard.
    Adieu, mes rêves.
    Adieu.
Mercredi 10 octobre 2007
    Elle parle dans tous les hommes. Son vrai message, c'est l'amour. La seule chose qui nous rende semblables. Car autrement tout nous sépare. Ce qui nous unit, c'est Son Amour seul. Pas cet amour égoïste qui attend de recevoir, mais bien l'amour donné. L'amour dû. Sans lui tout est souffrance, sans lui tout est déception, sans lui tout est tristesse. Car celui qui attend d'être aimé en retour est celui-là même qui souffrira le plus. Car celui qui voudrait que l'amour soit équilibre entre deux êtres est perdu. L'amour est ce que tu dois, non ce qui t'est dû. Ne t'était dû que ce que tu possèdes déjà ou du moins si tu ne le possèdes pas, ce dont tu jouis déjà. Ne t'est due que la vie.

    L'équilibre viendra ou ne viendra pas de ce que tu aimeras ou n'aimeras point. L'amour est la contrepartie, la dette des Hommes envers la Vie. Car Elle est équilibre et Elle est absolue. Son équilibre est absolu. L'équilibre est la loi qui dirige toutes les autres lois. Sans l'amour, ta vie n'est que déséquilibre, que glissement vers la mort. C'est l'ennemi sur lequel la vie s'appuie pour ne pas s'effondrer, l'ennemi plus utile que l'ami, l'ennemi qui forge et qui élève. L'amour est une force qui tend dans une direction opposée non à celle de la haine, qui n'est que dérivée de l'amour, mais à celle de la Vie. La vie donnée n'est pas gratuite, sinon elle ne serait que déséquilibre. La vie attend l'amour pour être. L'amour en échange de la vie. La vie en échange de l'amour.

     Comme celui-là qui paye ses créances pour jouir d'un bien qu'il ne possède pas, nous avons le devoir d'aimer pour jouir de la vie. L'erreur est que nous dilapidons l'amour qui est dû, que partout nous creusons la dette, croyant qu'en recevant de l'amour nous pourrons plus tard la rembourser. C'est une aberration. Nous misons tout l'amour que nous possédons au jeu, et nécessairement il est perdu, nécessairement la dette se creuse, la Vie perd de son équilibre. Certains ont plus de chance que d'autres, certains maitrisent mieux le hasard. Certains arrêtent de jouer avant qu'il ne soit trop tard. Mais tous, oui tous, nous allons dépenser cet amour qui n'est pas à nous, et nous allons le faire bien futilement, dans la chair ou dans la passion, par l'ignominie du jeu. Alors que la Vie attend d'être aimée pour Elle-même, non pour les êtres qu'Elle anime, non pour celle-là dont le sourire nous transporte, non pour cet enfant qu'Elle nous a donné, non pour ces joies reçues, non pour les merveilles crées. Elle attend d'être aimée parce qu'il est évident qu'Elle doive l'être et qu'il ne peut en être autrement. Pas d'amour sans une vie d'Amour, pas de vie sans l'Amour d'une vie. C'est un équilibre immuable.

    Le déséquilibre nait de l'amour reçu, de l'amour rendu, de l'amour gardé jalousement dans les greniers des Hommes. La Vie ne garde rien pour Elle, Elle donne tout, Elle donne à chacun la même possibilité de L'aimer en retour. Il nous faut donner tout l'amour en échange. De là la souffrance. De là la déception. De là la tristesse.  Du déséquilibre. L'amour ne doit jamais être échangé contre de l'amour. Ce n'est pas une quelconque monnaie. Il ne vaut que la Vie.
Mercredi 10 octobre 2007
    Car les mots ne transportent rien. Les mots sont des vases vides. Le sens des choses est ce que chacun daigne verser dans ces vases ouverts devant eux. Dans les mots vides. Ils sont la source de toutes les divergences humaines, tandis que le silence est roi de l'unité. Qui n'a jamais été mis au pied du mur du langage, devant son incapacité à transmettre la vérité ? Qui s'est satisfait d'un « je t'aime » quand ce message ne disait rien de ce qu'était vraiment l'amour ? L'absence de mots pour exprimer la profondeur d'un sentiment comme l'amour n'est pas un oubli de la langue, ce n'est pas une carence ou une négligence du langage... C’est la preuve que les mots ne sont que des formes données autour de quelque chose qui est autre, quelque chose qu'ils ne pourront jamais contenir, quelque chose qu'ils détruisent en voulant le signifier et que seule la chasteté du silence peut épouser.

    Celui qui parle est comme celui qui voudrait tenir l'océan dans ses mains. Même s'il arrive à prélever quelques gouttes de l'immensité des eaux, elles s'écoulent d'entre ses doigts pour que finalement il ne retienne rien de l'océan devant lui, et ne garde que l'humidité comme souvenir de son échec. Les mots sont des mains plongées dans l'océan, qui en ressortent humides, mais qui n'ont pu saisir l'essence de l'océan. Parfois une infime goutte d'eau. Parfois un trésor enfoui depuis des siècles par le fond. Parfois algues pourrissantes. Parfois crevette, anguille ou même quelque monstre marin. Mais jamais elles ne retiendront l'océan tout entier.
    En voulant signifier, le langage corrompt. « Je t'aime... tu mens... je voudrais.... non.... »
   Tous ces mots ont en commun qu'ils ne signifient plus rien. Ainsi que tous les autres. Je vous dis océan, et vous, que voyez-vous ? Que voient ceux qui n'ont jamais vu l'océan ? Que voient ceux qui n'ont jamais éprouvé sa colère ? Que voient ceux qui n'ont jamais senti la profonde solitude de l'étendue des eaux embrassant tous les horizons ? Que pouvons-nous voir de l'océan, nous qui n'avons jamais senti toute sa profondeur, toute la nuit éternelle de ses fonds merveilleux, nous qui n'avons jamais vécu dans l'horreur et le carnage des monstres qui l'habitent et n'ont de cesse de se reproduire pour ensuite s'entre-dévorer ? J'ai vu l'océan et pour vous le montrer j'ai plongé mes mains dedans puis j'ai couru les tendre vers vous en vous disant : « regarde, voilà l'océan ! ».  En voulant signifier l'océan, je n'ai fait que brasser de l'eau. Je n'ai rien dit de l'océan. Il en est de même pour chaque chose.

    La vérité n'est jamais saisie, aucune vérité ne loge dans un vocable, qui n'est que contenant mal adapté au contenu souhaité. La vérité ne se dit pas. Elle s'éprouve parfois. Et toujours elle démontre l'inutilité des mots. C'est en silence que s'aiment le mieux les amants. En silence que le chien comprend mieux son maître. En silence que les rêves s'épanouissent. En silence que la vérité est enfin libre de s'étendre, de se répandre, de grandir sans être limitée par les vaines frontières des mots dressées pour la contenir. Car le silence est dans toute chose, sauf dans les mots. Le regard est un silence, la caresse est un silence, l'étreinte est un silence. L'amour est un silence. Les étoiles, la montagne, les temples. La mort. L'immensité des larmes. Tout est silence. Le hurlement du loup est forme du silence. Alors que les mots de l'Homme, eux, sont entrave à ce Dieu qui règne en toute chose.  Ne voyez-vous pas qu'ils se mentent entre eux ? Sachez délaisser les vains mots, vous gagnerez en profondeur quant à votre amour, quant au sens véritable. Sachez enfermer la vérité dans le silence de votre amour. Elle recouvrera sa grandeur.
Samedi 6 octobre 2007


 

        Le bonheur a une ombre comme nous. C'est en partant de ce constat que je suis arrivé à une conception, ou plutôt est ce juste une vue — un regard sur le bonheur, puisque cela ne le prend pas en compte en tant qu'abstraction, mais plutôt en le figurant comme une réalité. Voyons cette entité, le temps d'une métaphore, comme un être humain ou plutôt un monument exposé au soleil le temps d'une journée.

 

        En tout premier lieu, au moment de naitre, comme s'il sortait de la nuit, le bonheur est tourné vers l'est ; il regarde le soleil se lever. Dans cette situation ses formes sont confuses, encore ombragées, à peine éclairées par la pâleur du matin et rien ne laisse deviner l'ombre qui se dessine déjà derrière lui. C'est le moment de l'espoir. Sans doute le plus intense et le plus beau moment du bonheur.

 

        Ensuite, et ce, très rapidement, vient la pleine lumière. C'est la période d'aveuglement : le soleil se tient face à lui, et le bonheur de ce moment est le plus savoureux d'entre tous. Rien d'autre autour ne semble exister que cette lumière puissante qui occulte le reste. Entendons-nous : ce bonheur n'est pas sans tache, puisque c'est le moment où l'ombre derrière lui est la plus étendue, la plus menaçante ; c'est une force invisible qui est d'autant plus grande et sombre que de l'autre côté l'éblouissement est puissant. Moment que nous pourrons qualifier d'insouciance : l'enfance du bonheur.

 


 

        Quelque part, entre cet instant et la période suivante il y a un point de plénitude. Midi au soleil.

 

        Le bonheur se tient maintenant debout sur son ombre, tout le reste n'est que lumière, ils ne font plus qu'un en se superposant et pendant la fraction d'une seconde insaisissable, le bonheur est total, intègre. C'est l'apogée. Apogée qui implique, vous l'aurez deviné, le déclin qui en découle. Dès cet instant où l'ombre avait disparu, faisant du bonheur un être complet, rayonnant de par la lumière environnante, dès cet instant a commencé l'apparition du doute. Déjà aux pieds de ce monument toujours dressé dans la lumière, un point d'ombre fait sa sournoise apparition et croît indubitablement. La conscience de cet instant peut-être aussi bien infime que terrible : Certains bonheurs s'effondrent instantanément à la seule idée que cette ombre les recouvrera bientôt tout entiers. Mais dans la plupart des cas, s'en suit une longue période de désillusion. Le début de la fin du bonheur... à mesure que l'ombre grandit, cette désillusion se fait de plus en plus totale. D'abord, c'est l'avenir qui est compromis. On réalise que la lumière passe de l'autre côté, et qu'il est impossible de se retourner, de faire machine arrière. On a peur, peur de ce qui va suivre parce que l'on sait – mais qu'on refuse encore de croire.

 

        Ensuite, mais pas toujours, survient un événement terrible. Le soir approche. On se souvient de la lumière, car elle est toujours présente partout autour de cette grande tache noire étendue devant nous qui semble pouvoir encore se développer à l'infini. On se souvient d'elle et ce souvenir devient douloureux puisqu’il nous est impossible d'y être à nouveau exposé, impossible de ressentir sa chaleur apaisante. Le bonheur est maintenant bien plus petit en lui-même que cette ombre ; et il prend conscience que sa grandeur et sa plénitude sont derrière lui. L'aveuglement du début apparaît comme une erreur, et pourtant on ne peut s'empêcher de vouloir le revivre. Sois dit en passant, il était impossible de se soustraire à cette fatalité : comment aurait-on pu avoir la clairvoyance connue à présent dans le repos de l'ombre, étant noyés – contre son gré — dans l'insouciance ? Tout ce qu'il reste à faire, c'est contempler le passé lumineux et accepter le sombre futur. Voilà la mélancolie.

 


 

        Devant lui, l'ombre est immense. C'est bientôt le crépuscule. Il n'a pas cessé depuis qu'il doute de se préparer à cet instant et pourtant il ne se sent pas prêt. Soit il se résigne, soit vient le désespoir. Le désespoir, c'est l'espoir de ceux qui savent qu'il n'y en a plus. N'oubliez pas que nous parlons bien du bonheur : même dans l'ombre il n'est pas question de « malheur ». Cette ombre vient et tout redevient confus, bien que cette fois l'horizon soit plus noir qu'il ne l'a jamais été. Ce moment nous rappelle pourtant l'aube. Elle nous manque...Pendant que la nuit s'acharne à englober toutes choses, c'est l'obscurité qui devient totale à son tour comme l'avait fait auparavant cette pleine lumière perdue. C'est la mort. Le bonheur, impassible spectateur de cette journée, se tient toujours immobile à sa place, ainsi qu'il l'a toujours fait ; cependant alentour il n'y a que pénombre. Il reste ainsi debout hors du temps, tache noire dans la nuit noire, jusqu'à s'oublier lui-même. Jusqu'à ce que l'horizon rougeoie de nouveau.

 

        Jusqu'à l'aube suivante...

 


 

        Voici le schéma d'une existence tel que nous avons déjà pu chacun le reconnaitre sans doute dans les traits de notre propre bonheur. Cette théorie est nécessairement fausse à un certain degré, que je vous demande d'excuser. Bien entendu, je le répète, ce n'est qu'une figuration. Le bonheur reste à mon avis une abstraction indéfinissable, et il est impossible de lui attribuer tel ou tel caractère ou schéma immuable. Chaque bonheur a une existence unique et même s'ils ont tous une essence commune, qu'ils forment la même entité du Bonheur, ils restent une multitude d'entités indépendantes. Leurs ombres sont aussi imprévisibles qu'eux, puisque chacune vient d'un soleil qui lui est propre ; et que lorsque les bonheurs se croisent, ils se trouvent exposés au hasard des lumières et des ombres qui les entourent.

Vendredi 5 octobre 2007
       Car il est quelque chose que rien ne peut apaiser. Que l'amour d'une mère ne peut plus contenir. Que celui d'une femme ne peut même pas atteindre. Que l'étreinte d'un ami évite.
        Quelque chose qui est là, serré dans le coeur pour l'éternité. Que le temps ne fait qu'affermir. Qu'une cigarette éloigne momentanément, que l'alcool sait enfouir au plus profond de l'âme, mais qui n'attendra jamais le fertile domaine de l'oubli. Que la connaissance, que le travail et l'ordre qui donnent sens et structure à la vie ne peuvent pas effacer. Quelque chose d'immuable. Que rien ne peut faire oublier. Que les larmes satisfaisent sans jamais l'épuiser.
        Quelque chose qu'alimente le silence. Auquel les mots ne suffisent plus. Auquel il est indifférent d'être murmuré au désert ou bien clamé à la foule. Dont chacun hérite et nul ne peut plus se défaire.
        Quelque essence impénétrable du chagrin. Qu'égale l'absence de Dieu. L'infini du vide, l'abîme d'où l'âme émerge et où l'âme retourne, l'abîme au coeur de l'Homme. Qu'aucune compagnie ne console. Qui pousse aux larmes les enfants. Qui tire les sages de l'ignorance. Donne la vie au néant. Rend les vivants au néant. Justifie la mort.
        Quelque chose à côté duquel paraissent insignifiant jusqu'à l'immensité de l'amour et les mystères de la vie. Où Dieu n'est plus qu'un point de l'infini. Où naissent grandeur et désespoir. Où les langages ne signifient plus rien.
        Quelque chose qui est là, serré au fond du coeur. Serré pour l'éternité.
        Car j'ai senti parfois l'infinie solitude.
Mercredi 3 octobre 2007
    À l'approche de l'automne, inévitablement, des mains du passé se tendent pour demander secours, des voix oubliées reviennent faire entendre leur souffrance, des amis délaissés cherchent du réconfort dans le souvenir d'une vie éteinte. De vielles émotions veulent renaître, luttent faiblement contre la force macabre de l'oubli, résistent un peu, palissent, puis se laissent jaunir, flétrir, tomber de l'arbre du Temps. Toutes ces feuilles mortes viennent tapisser la vie, se laissent aller sans but, souffrent la pluie, souffrent le vent, se décomposent.
    Elles sont déjà mortes, parties, détachées de la vie. Mais elles semblent pourtant animées par une volonté extérieure, qui les fait continuer à vivre, vivre encore un peu. Même si cette volonté veut faire parler les morts. Même s'il est trop tard. Vivre encore un peu. Ou faire semblant.
    Tour à tour elles ruissellent sur le pavé, bruissent sous les pas du promeneur matinal, tourbillonnent dans le vent froid, craquent de dessèchement sous le soleil ou encore, sous la pluie, murmurent en choeur une lourde complainte. Ce ballet des feuilles mortes, c'est celui des souvenirs qui s'effacent. C'est l'âme de l'automne. Le soleil s'éloigne. Les couleurs ternissent. L'appétit de la nuit augmente, de plus en plus elle s'acharne à dévorer le jour. Les joies puériles de l'été laissent place à la nostalgie. Un grand lit de noblesse recouvre le paysage où la félicité vient s'étendre et dans toute sa splendeur, elle s'endort doucement. C'est la fin. C'est le début. L'été. L'hiver. L'un s'en va et l'autre arrive. La vie danse avec la mort. C'est la mélancolie...
Samedi 8 septembre 2007

    N'est-ce pas étrange de se dire que l'on a pu croiser l'amour dans la rue et ne garder de lui qu'un vague parfum, flottant pendant quelques instants autour de l'âme encore toute bercée par l'ignorance du destin, ne garder parfois que l'ombre spectrale d'un souvenir, pas même les traits d'un visage si beau et si marqué par le hasard d'un avenir - perdu quelques secondes plus tard - au détour d'un boulevard, lorsque la solitude de la marche a déjà repris de ce rêve toutes les bribes sensitives de notre émotion ; lorsque l'on perd si vite cet ensemble intègre de vie, du bonheur soucieux de l'avenir, d'espoir mêlé de doute, de plénitude ; cette ombre, cette existence qui ne nous avait encore jamais appartenu, mais qui de droit était à la fois notre dû et notre devenir ?

 
Lundi 19 mars 2007

« — Sais-tu où tu vas ?


<H> : Non. Et si jamais je le savais, je crois bien que je n'irai plus.


— Qu'est ce que tu veux faire, après...


<H> : Écrire.


— C'est bien beau, d'écrire, mais crois-moi, ça ne fait pas vivre. Il y en a des milliers comme toi qui veulent vivre de leur plume, et un très faible pourcentage qui réussit.


<H> : J'en suis conscient.


— Pourquoi ne fais-tu pas des études littéraires ? Tu sortiras de là et tu deviendras journaliste ou prof de lettres...


<H> : Des études, des études, des études... Ne comprenez-vous pas ? Je veux travailler ! Travailler la matière ! Sentir la rudesse du monde sur mes mains, oeuvrer dans la douleur. Sentir la fatigue de l'ouvrier user mon corps, briser mon dos et délabrer la chair autour de mes os. Travailler la substance du monde...


— Je ne te suis pas. Tu veux partir maintenant et travailler ? Qu'est-ce qui t'en empêche ?


<H> : La substance, monsieur, la plus rude que j'ai pu trouver, est celle des mots. C'est elle que je veux manier.


— Alors, étudie. C'est une opportunité formidable : tu as les moyens de devenir prof de français, utilise-les. Après, tu seras tranquille. Et tu auras tout le temps et le loisir d'écrire parallèlement.


<H> : Non, je ne crois pas. Je ne crois pas que la substance de la poésie soit dans l'étude. Elle est dans la vie ,Monsieur, et pour l'extraire, il faut vivre.


— Bon sang, qu'est-ce qui ne va pas chez toi ?


<H> : Avec tout le respect que je vous dois, monsieur, permettez-moi de vous dire ce que j'en pense, de votre profession. Croupir toute une vie sur les bancs de l'école passerait encore s'il ne fallait pas en plus enfariner une bande de larves à longueur de journée. Ce milieu me débecte, ignoble et inaccessible “élite intellectuelle”, maitresse du savoir révélé....


— C'est toujours la même chose, vous les petits occidentaux ne réalisez pas la valeur de ce qui vous est donné. Pour vous tout a un prix ! La société de consommation tue l'école gratuite et libre, parce que les jeunes ne peuvent pas comprendre la chance qu'ils ont et le prix que coute chaque instant passé au lycée...

<H> : École Libre et Gratuite ! École libre et gratuite qui fabrique sans arrêt de belles machines à voter ! L'école où je passerais ma vie fabriquerait des machines à vivre. Jamais je n'irais m'embourber dans l'excrément de vos milieux. Si tout saute, là, peut-être, enseigner me plaira-t-il. Mais bientôt votre école ne sera plus que lieu de formatage culturel et de propagande. De qui est-ce la faute ? Je m'en tape ! Des abrutis qui chauffent leurs sièges toute la journée, de ceux qui vomissent ce que leur avaient déjà vomi dessus leurs prédécesseurs, de ceux qui, le cul dans les lauriers, tirent les ficelles, ou pire, de nous : Humanité ? Je m'en tape ! Tant qu'il y aura une doctrine monothéiste de l'école, Dieu unique géniteur de notre parfaite société, jamais je n'y mettrais les pieds de mon plein gré !


— Très bien ! Tu es plus têtu et plus sot que je ne le croyais, vraiment ! Et qu'est-ce que tu vas faire, hein ?


<H> : Je vais marcher, Monsieur. J'irai sans savoir où, trouver l'ouvrage à ouvrager, trouver l'instant à capturer. Je marcherai vers l'inconnu ».

Lundi 19 mars 2007

La vieille :

Ma fille était déjà mère, et toi tu avais encore l'age de barbouiller dans ta pisse. Un petit merdeux comme toi a-t-il des ordres à donner aux vieillards ? Je te ferais ravaler ton audace si mes doigts pouvaient encore s'atteler à pareille tâche ! Ferme donc ton claque merde et descend du trottoir quand tu y croises la sagesse.


<H> :

Je n'ai pas plus d'ordres à donner aux sages que de conseils à recevoir d'une vielle sénile prête à s'écrouler sur elle-même ! Est-ce la vieillesse qui a emporté les derniers vestiges de votre raison ou bien n'en avez-vous jamais eut l'once ? Depuis que la force de l'age est pour vous épuisée, Madame, les années ne sont plus un chemin tourné vers la sagesse, mais un poids décuplé qui s'abat constamment sur la carcasse en décomposition que vous êtes. Les miroirs vous font peur, rappelez-vous pourquoi, le temps n'a pas encore sucé toute la mélasse de vos souvenirs décomposés : il n'en a pas toujours été ainsi, vous avez même peut-être été belle et chéri ce reflet. Aujourd'hui il vous hante, vous n'êtes pas encore morte mais déjà votre propre fantôme ! Et vous ne faites pas que vous effrayer vous-même – la faute serait moins grave, et presque pardonnable - vieille chouette égoïste ! Vous terrorisez les mioches, même ceux qui n'ont encore l'aptitude à penser par eux même et à exécrer votre image ont inconsciemment peur de vous, car votre amour est gâté, madame, flétrit comme la peau qui recouvre ce tas d'organes pourrissants que je vois là.

    L'amour a déserté de vous la dernière parcelle, chassé par la peur grandissante de cette mort si proche, tenace, menaçante, inévitable ! Si proche ! Cette obsession de chaque instant habitée par le souvenir de vos échecs, votre échec, celui de la vie ; votre regret unique, constant et meurtrier : vous avez échoué, madame, raté votre vie ! Et pour vous, il est trop tard. Je ne souhaite pas votre mort, car elle m'indifférerait. Des comme vous, il en fane sans cesse. Mais pour le monde et pour vous-même, je vous la souhaite, éminemment.

    Est-ce vraiment à moi de descendre de ce petit talus de bitume pour vous laisser à vous, à qui le temps compté s'est déjà envolé, le passage libre ? Ne croyez-vous pas plutôt que vous devriez faire l'effort d'user un peu plus vos articulations déjà décomposées quand vous vous confrontez à la jeunesse, pour la laisser courir vers cet avenir que jamais vous ne pourrez voir ? Ne devriez-vous pas descendre et espérer même qu'un chauffard bienveillant vous libère de ce cauchemar persistant qu'est la vie d'un tas d'os devenu inutile ?

Dimanche 18 mars 2007

    « Alors ça y est, tu t'en vas ? » dit-il d'une voix profonde et douce comme un soupir. Elle ne répondit pas. Son regard se tourna vers le paysage apaisant qu'offrait la grande baie vitrée du sixième, dans le couloir de la machine à café. Ils ne se retrouvaient que là, au bureau ; jamais en dehors. Le soir, ils s'appelaient longtemps, au beau temps de leur amour, puis, de moins en moins depuis quelques semaines, jusqu'à la veille. Il était resté toute la nuit à regarder son téléphone désespérément inanimé, posé à côté de lui sur l'accoudoir du canapé. Plusieurs fois il l'avait rappelée, se disant en lui-même que sans doute il était arrivé quelque chose, qu'elle finirait par répondre...
    Aujourd'hui, comme après une nuit de torture il était éreinté, morne, austère... Le souvenir de cette nuit lui revint soudainement, alors même qu'il essayait de se convaincre que ce n'avait été qu'un rêve. Un frisson parcourut tout son être à l'idée que cela fût bien réel, et sembla l'étouffer. Pour fuir cette pensée, il se tourna vers elle.

 
 


    Comme il la regardait, elle lui parut être devenue encore plus belle qu'auparavant. Elle avait l'air heureuse, plus que jamais, resplendissante. Lui, à côté, triste et lugubre, se sentit honteux de lui-même, et le désespoir de n'être bientôt plus qu'un songe fantomatique lui glaça le sang. Il l'observait toujours de ses yeux désolés et vit alors sur son visage l'expression figée de la paix. Comment, si tourmenté, pourrait-il encore espérer vivre un jour dans une telle lumière, auprès d'un être si vif, si frais et enthousiaste, dévolu à une heureuse vie qu'elle qu'en fût la compagnie ? Un rayon de soleil pétillait dans ses cheveux, et faisait luire dans son oeil la flamme d'un rêve nouveau qu'il ne reconnut pas. Avant, cette flamme brûlait pour lui. Cette flamme, c'était lui. L'idée qu'il y avait un « avant » le rendit plus sombre encore, et un sanglot s'apprêtait à l'éprendre lorsqu'il se ressaisit et demanda d'une voix calme et résignée : « tu ne m'appelleras plus ? ». Sans qu'aucun changement fusse notable sur son visage, aucune marque de regret non plus, elle répondit résolument que non.
    Rien ne bougea dans l'atmosphère tranquille du couloir, propre aux bureaux approchant l'heure de fermeture, pourtant il lui sembla que ce simple mot fût comme le signe annonciateur d'une fin du monde imminente. Il fut pris d'une panique étrange, pénétrante, qui le foudroya soudainement. Sa vue se troubla à mesure qu'un désespoir infini s'élevait en lui. Les murs parurent tourner, le paysage au loin par la fenêtre s'assombrir et un fracas épouvantable se fit entendre alentour, grandissant jusqu'à bientôt occulter tout le reste. C'était l'explosion subite de tout l'amour accumulé qu'ils avaient eu, l'un pour l'autre et pour toute autre chose, de toutes les belles paroles échangées qui furent si plaisantes et qui maintenant étaient comme des lames sifflant et tournoyant partout autour de lui.
    Il crut mourir d'un coup, et ferma les yeux :


« Ça y est, suis-je enfin mort ?
Est-ce fini ?
Vais-je pouvoir oublier le tourment de la vie ?
Marcher sereinement loin de
ces fleurs de lys ?
Est-ce fini, enfin ?
Suis-je parti ?
Ô douce liberté, prends-moi sous l'arche de ton aile ! »
Et même en parcourant dix mille paradis,
Un seul vaudrait-il un instant avec elle ? »


    Lorsqu'il revint à lui, ils étaient toujours accoudés à la barrière, le long de la fenêtre. Tout était identique à l'instant précédent. Il ne s'était pas écoulé plus d'une seconde et pourtant il lui avait semblé vivre et mourir plus d'un millier de fois, voir tous les pays et aimer toute chose, connaitre toutes les grâces et les plaisirs et terrestre et du Ciel, puis descendre visiter chaque coin des enfers, subir toutes les tortures et tout haïr, jusqu'au sang dans ses veines et la moelle dans ses os. À présent la peine avait cédé la place dans son coeur à une colère plus grande encore : si grande même, qu'au-delà des signes de l'énervement elle était marquée par un calme solennel, comme celui d'une femme en deuil qui refuse encore l'acceptation du sort. Une colère de mort. Il ouvrit la fenêtre lentement, et observa le sol loin en dessous d'eux. Fouinant dans sa poche d'un air distrait, il dit : « Alors, ceci ne me servira plus à rien. » Sa voix était maintenant plus ténébreuse, froide, presque effrayante. En l'entendant, elle prit peur, et un sourire inquiet détacha de son regard la flamme inconnue et le masque d'indifférence. Lui, tandis qu'il disait ces mots, lança son téléphone par la fenêtre du sixième. Quelques instants plus tard, un bruit d'éclatement lointain se fit entendre. C'était le glas de leur passion.
    Elle le regardait d'un air déçu. Comme si elle eût pu s'attendre de sa part à une plus grande preuve d'amour, comme si elle eût cru pendant quelques secondes qu'il s'était apprêté à sauter lui-même dans le vide. Puis, à l'éclat d'un dernier rayon de soleil, elle se tourna et marcha en silence vers l'escalier.
    Quand elle fut définitivement partie, hors de portée de toute colère, il s'abandonna à sa déchirure. Les yeux gorgés de larmes sanguinolentes et le coeur palpitant, il posa sa main droite sur la charnière de la fenêtre, et, saisissant fermement dans l'autre main la poignée, il claqua la fenêtre sur ses doigts d'un coup sec. Puis une fois encore. Et à trois reprises l'ouvrant et la fermant plus fort, avec plus de haine, avec plus de passion. Quand il n'y eut plus que du sang, des morceaux d'os brisés et de chair déchirée, il s'arrêta. Alors, se tournant vers le ciel comme d'un air de défi, il dit en chuchotant : « non, je n'écrirai plus ! ».


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Lundi 30 octobre 2006

La plume comme seringue ; piqûre indispensable au sommeil et au bien-être, une drogue. Rien de plus, rien de moins, l’écriture : une addiction littérale.

Non, ceux qui écrivent ne vivent pas. L’écriture, censée être libératrice, asphyxie l’existence. Le souffle exorbitant qu’elle nécessite est bien plus important que celui dont disposent nos âmes. Les mots portés sur le papier disparaissent et plongent dans l’oubli les sentiments qu’ils décrivent. Tisser de la soie des verbes les représentations de nos ressentis, c’est aussi laisser des morceaux de soi à l’abandon. L’encre, qui tente de se faire passer pour tel, n’est pas un remède plus que l’ivresse. C’est un bien plus grand mal, en fait, que ceux qui l’amènent à couler.

 S’apitoyer sur un sort bercé de métaphores, de vers ou de belles tournures, noyer des pages sous des torrents d’adjectifs inutiles, conjuguer, consonner, assembler, bâtir des châteaux dans l’Espagne inconsciente, déformer, déchirer, brûler nos enfants à peine formulés, paraphraser, accorder, relire et conclure… Quelle énergie perdue à brasser de l’air, quelle vaine manière de vivre, chimérique édifice accomplit une fois mis fin à nos phrases ! Les mots sortent, sortent, sortent sans cesse, rien n’épuise la peine : il n’est pas de talent, de génie, ou de force d’entraînement qui assèche une âme enchaînée de maillons alphabétiques tenaces.

La soif qui ronge les ivrognes à s’enivrer sans relâche, est présente avec la même intensité chez les individus dépendants de l’écriture. On remâche les mêmes mots, synonymes et antonymes, on additionne, on décompose, on multiplie les mêmes valeurs inchiffrables. Tout ça sans se soucier que de toute évidence, le produit d’un mot — quel qu’il soit — et du néant reste nul. C’est même pire, il s’affaiblit ! Des moins que rien, voilà ce que sont ceux qui écrivent à partir du néant. Et l’écriture qui naît de la douleur engendre la douleur, c’est tout. La douleur tirée du néant donne l’écriture stérile et pestilentielle que j’ose appeler, par abus de langage, dans une autolâtrie excessive et mesquine, poésie.

La beauté peut être en adéquation avec le monde dans son intégrité et avec chaque élément qui le compose, mais elle n’est qu’accompagnatrice, ou conséquence des sentiments, des choses, des actes. Le beau peut surgir de l’immonde par les mots, mais jamais ne permettra d’isoler et d’anesthésier une souffrance. Prenez comme exemple euphémique la douleur physique : si on lui ajoute plaintes et gémissement, elle ne peut être qu’amplifiée. Les souffrances morales sont de la même nature, des portes entrouvertes que l’on enfonce violemment en prononçant leurs noms.

Mardi 17 octobre 2006

    Les mots sont en moi comme des cris que l’on pousse. Crier ne soigne pas, mais apaise cependant la douleur. Rien ne sert de s’époumoner après autrui, les cris sincères sont égoïstes et solitaires. Laissez-moi hurler. Votre morphine d’amitié et vos pansements alcoolisés ne sont que des secours à la bonne conscience. La folie ne cicatrise jamais. C’est une plaie qui reste ouverte, mais ne saigne pas. Une porte de sortie, issue de secours des cris enfermés en nous-mêmes. Je suis FOU ! Laissez-moi hurler, dans mon délire incompréhensible, j’y ai mes codes et mes langages, j’y suis souverain et asservi : je m’invente même un « moi » lucide ! Laissez-moi hurler, n’y cherchez pas de sens, c’est une peine perdue…