
Thème : Le tourbillon de la vie
Dans le miroir, les images succinctes de l'instant se ressemblent toutes, se mélangent et se confondent en une seule et même trace que nos yeux peuvent voir. Mais quand l'oeil, capteur bridé du réel, ne voit qu'une rose, le coeur, lui, peut en voir des bouquets entiers, des gerbes resplendissantes éclaboussant le ciel d'un parfum inodore - et pourtant si plaisant – qu'il est seul à sentir. Mes deux yeux et mon coeur me suffisent. Je peux grâce à eux, être unique et multitude à la fois, être les mains jointes et les jambes étendues de tous ceux qui parcourent le monde, mais même plus que cela : de ceux qui l'ont parcouru, et ceux qui le parcourront encore, une fois les bribes de mon âme éparses.
Et pourtant aux heures sombres, lorsque le désespoir s'est trop de fois emparé de sa volonté, l'organe de vie qui m'anime se trouve en proie à la solitude. Ce n'est pas d'être seul qui le dérange, cette condition lui convient. C'est de n'être qu'un, parfois... De n'être, lorsqu’abandonné par le courage, que le moteur d'une machine idiote, qui inspire et expire sans relâche l'essence vitale à un but qu'il ne comprend même pas. Pourtant, il y a ces ordres qu'il reçoit et qu'il accomplit fatalement, ces ordres retentissants, qui le somment de battre, de battre à plein poumon, la mesure en cadence. Le Dieu qu'il s'invente pour se justifier de ses actes, s'appelle Âme.
Âme réclame des sacrifices et c'est Coeur qui commet les meurtres.
Âme tyrannise et c'est Coeur qui doit construire les murailles.
Âme appelle au pèlerinage et Coeur s'élance vers l'inconnu.
Âme s'apitoie de solitude, Coeur lui tient compagnie.
Âme montre un chemin et Coeur s'y engage.
Âme tire les ficelles et Coeur est le pantin.
Âme est coupable, Coeur condamné.
Âme lui dit de battre, Coeur obéit.
Âme le pique, Coeur est meurtri.
Âme se froisse, Coeur est brisé.
Âme s'ennuie, Coeur l'amuse.
Âme pleure, Coeur console.
Âme chante, Coeur écoute.
Âme dicte et Coeur écrit.
Âme rêve et Coeur bâtit.
Âme aime, Coeur sème.
Âme ceci, Coeur cela...
Ah ! Mon bon coeur,
Âme m'écoeure !
M'écouteriez-vous ?
Depuis que Coeur croit en l'Âme, il n'entend plus rien de mes choix. Il n'écoute plus ma raison, ne veut rien savoir et sa foi est irréductible. Âme donne le la, Coeur bat la mesure, et moi je suis bien obligé de chanter. Coeur, asservi, est cependant libre de ses choix. Il ne fait que les mystifier, pour mieux duper mon esprit. Et moi, que puis-je faire, à par suivre, dans l'empreinte des pas de mon coeur, la marche forcée de ses caprices ? Je ne fais que lire le recueil confus des états de mon Âme, dieu unique et tout puissant, où sont inscrits pelle-mêle chacun des mots de mon être, chacun des instants de ma vie, chaque sourire, et chaque rose imaginaire venue spontanément fleurir le berceau de mes chimères. Miroir, mon beau miroir, dis-moi qui dirige ce corps tourbillonnant !
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