Car le temps s'abreuve des larmes. La première peine qui m'était échue, il l'a bue pour étancher sa soif, comme celles qui suivirent et celles qui suivront. Et ce chagrin était dividende des suivants. Ce premier chagrin...
Celui précédant la raison. Celui sans forme et sans couleur, qui arrache au nouveau-né les hurlements que même l'homme, jusque dans son agonie et l'apogée de sa douleur, ne poussera jamais plus. La véritable peine inéluctablement connue par l'existence. Source première et unique des larmes. Car toutes les larmes naissent en elle. Bien sûr, elles trouveront mille chemins pour arriver jusqu'à tes yeux, les engorger de leur ferveur puis s'échapper enfin – ou plutôt laisser s'échapper leur message. Et ces mille chemins sont autant de rivières issues du même fleuve nourri par cette source unique, mais ce qui trompe ta raison c'est que tous convergent vers tes yeux. Alors, tu crois que tes yeux sont l'unité des larmes. Qu'ils sont but commun à la diversité. Tu crois parce que les larmes viennent toutes naître et mourir dans tes yeux, qu'ils sont finalité des larmes, de ces mille peines aux mille chemins. Alors que tes yeux ne sont que véhicule pour le message de la peine qui t'es singulière, mais qui est d'un message commun aux hommes. Car ce message est universel, et que pour le transmettre le langage du coeur est la peine et le langage des yeux, les larmes. Et l'homme avec son langage de mots a dit que les larmes étaient de la peine, que la peine était du coeur et ne trouvant raison au coeur il a décrété que le coeur était de l'homme. C'est un tort parce que le langage des mots ne peut exprimer ce qui relève de celui du coeur ni de celui des yeux. Car le langage n'est que véhicule d'un message. Mais celui des mots, la langue, a diversifié ses rôles à l'extrême, et ce rôle du langage s'est perdu, puisque le message échappe aux mots et à ce qu'ils cherchent à signifier.
Car les pleurs sont message émis par les yeux. Transmis à Dieu par la prière, au coeur par l'empathie ou au sable par le désert. Et tes larmes se perdent parce qu'elles s'assèchent et que le désert les boit seul. Ainsi, tu te sens dépourvu. Mais c'est que tu ignores qu'elles n'étaient que véhicule et qu'elles sont mortes de ce que le message qu'elles contenaient a été transmit, ainsi elles n'avaient plus de raison de couler, et se sont asséchées. Comme se décompose la chrysalide qui a transmis au papillon le message. Et la chenille n'a pas à regretter la chrysalide, car elle n'est plus. Si tu déplores ces larmes et que tu les dis vaines, c'est que tu te crois chenille alors que tu es déjà papillon. Alors, tu pleures de ces larmes vides qui ne sont que regret. Et elles sont bien vaines. As-tu vu déjà la chrysalide se refermer dans l'espoir d'être à nouveau ventre de l'éphémère ? C'est sans espoir... et toi tu pleures, car tu es désespéré, que tu n'as pas vu l'envolée de ton papillon et que tu te refermes pour couver le vide. Vide de tes larmes, vide de ton coeur. De là ton désespoir stérile. Car le désespoir est seul espoir de ceux qui n'en ont plus. De là les mille peines qui convergent vers tes yeux, toutes issues de la même source. Le nouveau-né, lui, pleure de cette source pure. Car il n'a point la raison ni la déraison d'envisager tes folies. Et il pleure, car ses larmes sont langage des yeux pour exprimer la peine, et la peine est langage du coeur pour véhiculer le message.
Toi, tu pleures, car en fait de transmettre le message, ton langage maladroit le traduit par des questions. Au lieu d'être la vie et de vivre, tu t'interroges sur elle. Et tu inventes le verbe, et tu veux dire la vie. Alors, tu conçois Dieu. Et parce que tu le crées tu te prives de lui.
Gangue d'acier glissant, solide carapace,
D'où ne transpirait plus goutte d'une vétille
Mais un choc à suffit pour que fissure s'y fasse,
Que, sous pression d'un flot pesant de larmes tues
Sa malandre se change en réseau pourrissant ;
Chancissant des charpentes de bois les vertus,
Elles cèdent au poids du silence croissant.
Aux épines vireuses abreuvant sa sclérose,
Depuis, s'écorche nu sur les tiges des roses
Mon coeur dans des ronciers florissants de passions.
L'errance rend la chair aux chemins parcourus,
Puisque de l'oeuf gardien la coquille fendue
Laisse Amour exsuder dans des cris d'affliction.
« Le cèdre naît contre le désert car il l'absorbe »
De ce murmure délicieux
L'oublies-tu ? moi, elle me revient,
La mélodie de cet aveu
Oublies-tu ? Moi, je me souviens,
Je me souviens de la musique...
Oublies-tu ? Moi, je me souviens
Du ventre vide des valises
L'oublies-tu ? suis-je seul gardien
Du cénotaphe en notre église ?
T'oublies-tu, Mon Coeur, sans nos liens
Dans des rêves mélancoliques ?
Oublies-tu ? Moi, je me souviens
Que dans l'odyssée des nuages,
L'oublies-tu ? tu cherchais le mien,
Tandis que flottait ton visage
Oublies-tu ? Moi, je me souviens
Je me souviens de nos voyages...
Oublies-tu ? Moi, je me souviens
De l'aube neuve de mes jours
L'oublies-tu ? moi, je n'étais rien,
Et suis né avec notre amour
Oublies-tu ? Moi, je me souviens,
Je me souviens de ton retour...
Oublies-tu ? Moi, je me souviens
Que l'oubli a tout emporté
Oublies-tu le temps qui retient
Notre souvenir déporté ?
Oublies-tu ? Oh, je t'aimais tant !
N'oublie pas que je me souviens !
Je t'aimais... oui... je m'en souviens...
Mais l'Oubli l'emporte pourtant.


