L'intime et sensitive exaltation trahie,
Dans le frisson des veines où s'engorge le sang,
Transparait la torpeur de mon âme ébahie.
Des langueurs pénétrantes s'emparent de mon être
Pour répandre vers lui l'apaisement de l'étreinte,
Sur des nues étoilées mes yeux ferment fenêtre ;
J'écoute s'élevant sous la peau sa complainte
Mon oreille, posée sur sa tendre poitrine,
Confortable flanelle des draps de l'archange,
Au transport chaleureux de cette chair maligne
Entends battre son coeur où chante la mésange.
Sa furtive caresse et les doux effleurements
De ma peau et sa peau, de ses doigts sur mon dos,
Et mes bras d'araignée enroulés, l'encerclant,
Closent sur notre amour le mors de son étau.
Je ne puis — pas plus qu'elle — être libre d'aimer.
Dedans ses yeux d'amandes avalés par les miens
Nous voilà, l'un pour l'autre, ensemble, prisonniers
Et dans le sien, mon coeur s'endort contre son sein.
Car là où le désir est construction par l'échec et durcissement par la persistance, le plaisir dans l'absorption et la dissolution de l'objet n'est plus que reflet de nous-mêmes au miroir dévoilant le visage de l'ennui.
Et le désert se fait là où la fleur s'ouvrait. Car la conquête du ciel par l'arbre ou la fleur n'est jamais que partielle. Et pourtant, toute leur croissance est tournée vers le soleil. Ce qui rend la fleur si belle, c'est qu'elle désire le ciel de toute sa force de fleur et que jamais elle ne pourra ni l'atteindre, ni l'emplir totalement ni le posséder. C'est la supériorité de la fleur sur l'Homme. La beauté. Une vie de conquête et non de possession. Car si la fleur s'emparait du ciel, il n'y aurait plus de ciel pour l'abreuver elle-même de soleil, ni plus de raison pour la fleur de s'ouvrir et de croître, de soulever au matin sa robe de pétales pour dévoiler avec pudeur ce qu'abritait jalousement le tabernacle de son calice. Et tout serait gâché. Car la fleur ne serait plus fleur pour s'imprégner du ciel, et le ciel ne serait plus ciel pour imprégner la fleur. Ainsi de l'homme qui voudrait posséder la femme. Ainsi du colon s'emparant des nations. Ainsi de toute forme de conquête dégénérée en possession. Car l'épanouissement de la fleur en est la preuve, le désir de conquête suffit à la beauté.
Toute possession est une absurde entrave aux lois de la nature. Une aberration. C'est la destruction de l'objet convoité sous prétexte de le conserver intact, alors que c'est l'inconstance qui l'avait rendu attirant. C'est la mort du désir. Vous qui désirez le bonheur, cesser de chercher à l'atteindre et contentez vous de l'aimer, c'est la seule façon que vous aurez de le connaître. Car vous ne l'obtiendrais jamais et pourtant vous serez heureux. Comme est heureuse la fleur amoureuse du soleil. Vous la verriez bien triste, et bien laide et bien fade, si son bonheur venait de ce qu'elle puisse tenir le soleil cloîtré sous ses pétales. Elle se fermerait sur elle-même dans l'espoir de le capturer, mais ne retiendrait que tristesse et désolation de l'ombre.
Sachez aimer comme les fleurs, vous ouvrir pour laisser entrer la lumière sans chercher en vain à la garder en vous comme on garderait enfermé l'astre qui la dispense. Et seulement, vous serez heureux. Car le bonheur est de la fleur comme le désir du bonheur est de l'Homme.
Où les regrets sont la prière
Dont le chant résonne en l'abside
Des cathédrales printanières.
Où la cireuse tour de suie
S'élève, ainsi celle des cierges,
Du flamboiement d'une bougie
Allumée aux reins de la vierge.
Où le billet doux qui, trop lu,
Froissé comme si négligé,
Conserve les plis qu'il a eus
Lorsqu'il fut sur le coeur serré.
Où l'anneau de l'éternité
Dans son alcôve de velours,
N'est plus rien que de l'or gelé
N'ayant jamais pesé l'amour.
Où le mouchoir brodé de soie
Oublié par l'élue d'un coeur
Sait protéger par-devers soi
Ses initiales et Son odeur.
Où le poème est consumé,
Les pétales flétris des mots
Sont des roses de bien-aimée
Offerts et fanés aussitôt.
Autel au ventre des draps vides
Où jusqu'au coeur de la prière,
Dans la silencieuse abside
Vient hurler le vent de l'hiver.
Un amour éternel en un moment conçu :
Le mal est sans espoir, aussi j'ai dû le taire,
Et celle qui l'a fait n'en a jamais rien su.
Hélas ! j'aurai passé près d'elle inaperçu,
Toujours à ses côtés, et pourtant solitaire.
Et j'aurai jusqu'au bout fait mon temps sur la terre,
N'osant rien demander et n'ayant rien reçu.
Pour elle, quoique Dieu l'ait faite douce et tendre,
Elle suit son chemin, distraite et sans entendre
Ce murmure d'amour élevé sur ses pas.
À l'austère devoir, pieusement fidèle,
Elle dira, lisant ces vers tout remplis d'elle
" Quelle est donc cette femme ? " et ne comprendra pas.
Pour sortir lentement des rêves
De toi pour trouver le sommeil
Et reprendre le fil des rêves
De toi pour me lever matin
Avec toute l'ivresse au coeur
De toi dans l'espoir incertain
Pour les caprices du bonheur
De toi pour appuyer ma plume
Pour trouver les mots qui conviennent
De toi pour traverser la brume
Et prendre les chemins qui viennent
De toi dans l'absence ou l'étreinte
Pour le rire autant que les larmes
De toi pour effacer mes craintes
Dans le silence ou le vacarme
De toi pour exciter mes sens
Odeurs des songes, parfums d'envies
Pour les caresses d'innocence
De toi pour le goût de la vie
De toi pour mon imaginaire
Pour rêver tout les paysages
De toi pour survoler la Terre
Pour les merveilles du voyage
De toi pour passions et désirs
Pour la chair et pour les pensées
De toi la pulpe du plaisir
Pour le bonheur de m'égarer
De toi pour t'avouer mon amour
Toi pour savourer le silence
Toi pour la nuit, toi pour le jour
Toi pour l'envolée d'une danse
J'ai besoin de toi mon amour,
Ainsi à toi toujours je pense
Les mots manquent, mais n'ai pas peur
D'accepter l'aveu sans méfiance :
J'ai besoin de toi mon amour...
De soulever les feuilles mortes,
On n'peut pas en vouloir au vent
De raviver les flammes mortes,
On n'peut pas en vouloir au vent,
S'il vient brasser nos souvenirs
On n'peut pas en vouloir au vent,
Nous les avions laissés mourir !
On n'peut pas en vouloir au vent
D'éloigner l'amie passagère
La compagne d'un court instant
Qu'elle soit princesse ou mégère
On n'peut pas en vouloir au vent
D'emporter les fillettes frêles
Elles dansent, avec lui devant,
Vers l'arrivée de leurs marelles
On n'peut pas en vouloir au vent
D'emporter les amoures légères
On n'peut pas en vouloir autant
Au prince volant nos bergères
On n'peut pas en vouloir au vent
D'emporter les papiers qui trainent
Si je t'écrivais moins souvent
Nous n'aurions pas perdu la graine...
C'est l'amour qui a pris le vent,
Ou le vent qui a pris l'amour
Mais le vent emporte pourtant
Poussières du vent et d'amour
On n'peut pas en vouloir au vent
De soulever les feuilles mortes,
On n'peut pas en vouloir au vent
De raviver les flammes mortes,
On n'peut pas en vouloir au vent,
S'il vient brasser nos souvenirs
On n'peut pas en vouloir au vent,
Nous les avions laissés mourir !
On n'peut pas en vouloir au vent
De balayer les coeurs de pierre
On n'peut pas en vouloir au vent
De sculpter les rois du désert
On n'peut pas en vouloir au vent
De faire voltiger les songes
C'est que les songes sortent le temps
D'une nuit et puis ils replongent
On n'peut pas en vouloir au vent
D'emmener au loin nos enfants
Puisqu'il donne et puisqu'il reprend
On n'peut pas en vouloir au vent...
On n'peut pas en vouloir au vent
De jouer avec les nuages
En faisant basculer le temps
D'un ciel sombre à un ciel trop sage
On n'peut pas en vouloir au vent
D'apporter avec lui l'hiver
D'apporter le froid, le tourment,
De transpercer le ciel ouvert
On n'peut pas en vouloir au vent
De soulever les feuilles mortes,
On n'peut pas en vouloir au vent
De raviver les flammes mortes,
On n'peut pas en vouloir au vent,
S'il vient brasser nos souvenirs
On n'peut pas en vouloir au vent,
Nous les avions laissés mourir !
On n'peut pas en vouloir aux gens
De regarder passer le vent
On n'peut pas en vouloir au temps
D'éparpiller les quatre vents
On n'peut pas en vouloir au vent
De passer sans se retourner
On n'peut pas en vouloir vraiment
À celui qui a tant donné...
Plus rien. L'éclatement d'une bulle en quelques gouttes d'eau. Et puis plus rien. Un univers évaporé. Toute une civilisation ensevelie au pied de cet inébranlable mur. Ce mur dont les extrémités se joignent pour former la prison où les songes s'épanouissent. Ce ventre maternel qui devient sépulture avant l'enfantement. Ce caveau où les fleurs meurent sitôt qu'elles fleurissent, se fanent en un instant après la longue germination, cette chrysalide qui ne s'ouvrira que sur le frais cadavre d'un papillon, mort sans avoir vu le jour.
Ils ne sont pas devenus. Ils ne deviendront plus. Leur fin appartient au passé. Leur existence à l'oubli. Leur avenir, devant le mur, n'est plus. Ils éclatent. Et puis plus rien. Plus rien que ce grand mur-là, dont on peut faire le tour et revenir au même point. Rien que cette prison. Sans fenêtre, sans issue. Le mur omniprésent de la réalité. Au-delà de lui, les enfants et les fous. Au dedans, la raison. Le cimetière des rêves. Domaine du réel. Et nous. Nous, agenouillés face au mur. Nous, prosternés devant cette hécatombe. Ce fastidieux génocide. Carnage au sein de la candeur. Infanticide. Hécatombe des rêves poignardés au berceau. Des rêves qui viennent éclater sur le mur des réalités.
Adieu. Même trop tard.
Adieu, mes rêves.
Adieu.
Larmes des fillettes vexées
Offertes par les yeux déçus,
Nobles larmes des âmes nues,
Larmes, larmes, larmes versées !
Larmes,
Minuscules sur l'oreiller,
Larmes secrètes des nuits blanches,
Larmes tombées au creux des hanches
De nos déesses larmoyées
Larmes,
Larmes merveilleuses des femmes !
Vaporeuses larmes envolées,
Torrents de l'amour déversés...
Bénies les larmes ! Les grandes larmes !
Larmes,
Larmes des ivres noctambules,
Le vin sacré de nos désirs !
Larmes où s'abreuvent les sourires,
Citadelles où l'amour recule
Larmes,
Larmes fertiles des jardins,
Rosées des lys lacrimales,
Étendues paisibles des saules,
Cascades de larmes au matin
Larmes,
Larmes avec le sang mêlées
Qui viennent sur les morts pleuvoir,
Larmes aimées du désespoir,
Larmes plus jamais oubliées
Larmes,
Larmes dans le coeur contenues
Attendant le cri du silence,
Larmes transies de la souffrance,
Larmes dans la mort reconnues
Larmes,
Bienheureuses car ignorantes,
Larmes sages, larmes divines !
Larmes aux profondeurs des mines,
Tristes larmes des heures vacantes
Larmes,
Larmes, larmes, larmes d'argent
Coulant sur le métal glacé,
Larmes contre l'arme tournées
Vers la crosse des sabres blancs
Larmes,
Larmes dormant au fond des yeux
Larmes en or, larmes de toi !
Larmes jaillissantes des joies,
Ruisselantes perles des cieux...
Ô mes larmes, larmes versées !
Celui qui parle est comme celui qui voudrait tenir l'océan dans ses mains. Même s'il arrive à prélever quelques gouttes de l'immensité des eaux, elles s'écoulent d'entre ses doigts pour que finalement il ne retienne rien de l'océan devant lui, et ne garde que l'humidité comme souvenir de son échec. Les mots sont des mains plongées dans l'océan, qui en ressortent humides, mais qui n'ont pu saisir l'essence de l'océan. Parfois une infime goutte d'eau. Parfois un trésor enfoui depuis des siècles par le fond. Parfois algues pourrissantes. Parfois crevette, anguille ou même quelque monstre marin. Mais jamais elles ne retiendront l'océan tout entier.
En voulant signifier, le langage corrompt. « Je t'aime... tu mens... je voudrais.... non.... »
Tous ces mots ont en commun qu'ils ne signifient plus rien. Ainsi que tous les autres. Je vous dis océan, et vous, que voyez-vous ? Que voient ceux qui n'ont jamais vu l'océan ? Que voient ceux qui n'ont jamais éprouvé sa colère ? Que voient ceux qui n'ont jamais senti la profonde solitude de l'étendue des eaux embrassant tous les horizons ? Que pouvons-nous voir de l'océan, nous qui n'avons jamais senti toute sa profondeur, toute la nuit éternelle de ses fonds merveilleux, nous qui n'avons jamais vécu dans l'horreur et le carnage des monstres qui l'habitent et n'ont de cesse de se reproduire pour ensuite s'entre-dévorer ? J'ai vu l'océan et pour vous le montrer j'ai plongé mes mains dedans puis j'ai couru les tendre vers vous en vous disant : « regarde, voilà l'océan ! ». En voulant signifier l'océan, je n'ai fait que brasser de l'eau. Je n'ai rien dit de l'océan. Il en est de même pour chaque chose.
La vérité n'est jamais saisie, aucune vérité ne loge dans un vocable, qui n'est que contenant mal adapté au contenu souhaité. La vérité ne se dit pas. Elle s'éprouve parfois. Et toujours elle démontre l'inutilité des mots. C'est en silence que s'aiment le mieux les amants. En silence que le chien comprend mieux son maître. En silence que les rêves s'épanouissent. En silence que la vérité est enfin libre de s'étendre, de se répandre, de grandir sans être limitée par les vaines frontières des mots dressées pour la contenir. Car le silence est dans toute chose, sauf dans les mots. Le regard est un silence, la caresse est un silence, l'étreinte est un silence. L'amour est un silence. Les étoiles, la montagne, les temples. La mort. L'immensité des larmes. Tout est silence. Le hurlement du loup est forme du silence. Alors que les mots de l'Homme, eux, sont entrave à ce Dieu qui règne en toute chose. Ne voyez-vous pas qu'ils se mentent entre eux ? Sachez délaisser les vains mots, vous gagnerez en profondeur quant à votre amour, quant au sens véritable. Sachez enfermer la vérité dans le silence de votre amour. Elle recouvrera sa grandeur.
L'équilibre viendra ou ne viendra pas de ce que tu aimeras ou n'aimeras point. L'amour est la contrepartie, la dette des Hommes envers la Vie. Car Elle est équilibre et Elle est absolue. Son équilibre est absolu. L'équilibre est la loi qui dirige toutes les autres lois. Sans l'amour, ta vie n'est que déséquilibre, que glissement vers la mort. C'est l'ennemi sur lequel la vie s'appuie pour ne pas s'effondrer, l'ennemi plus utile que l'ami, l'ennemi qui forge et qui élève. L'amour est une force qui tend dans une direction opposée non à celle de la haine, qui n'est que dérivée de l'amour, mais à celle de la Vie. La vie donnée n'est pas gratuite, sinon elle ne serait que déséquilibre. La vie attend l'amour pour être. L'amour en échange de la vie. La vie en échange de l'amour.
Comme celui-là qui paye ses créances pour jouir d'un bien qu'il ne possède pas, nous avons le devoir d'aimer pour jouir de la vie. L'erreur est que nous dilapidons l'amour qui est dû, que partout nous creusons la dette, croyant qu'en recevant de l'amour nous pourrons plus tard la rembourser. C'est une aberration. Nous misons tout l'amour que nous possédons au jeu, et nécessairement il est perdu, nécessairement la dette se creuse, la Vie perd de son équilibre. Certains ont plus de chance que d'autres, certains maitrisent mieux le hasard. Certains arrêtent de jouer avant qu'il ne soit trop tard. Mais tous, oui tous, nous allons dépenser cet amour qui n'est pas à nous, et nous allons le faire bien futilement, dans la chair ou dans la passion, par l'ignominie du jeu. Alors que la Vie attend d'être aimée pour Elle-même, non pour les êtres qu'Elle anime, non pour celle-là dont le sourire nous transporte, non pour cet enfant qu'Elle nous a donné, non pour ces joies reçues, non pour les merveilles crées. Elle attend d'être aimée parce qu'il est évident qu'Elle doive l'être et qu'il ne peut en être autrement. Pas d'amour sans une vie d'Amour, pas de vie sans l'Amour d'une vie. C'est un équilibre immuable.
Le déséquilibre nait de l'amour reçu, de l'amour rendu, de l'amour gardé jalousement dans les greniers des Hommes. La Vie ne garde rien pour Elle, Elle donne tout, Elle donne à chacun la même possibilité de L'aimer en retour. Il nous faut donner tout l'amour en échange. De là la souffrance. De là la déception. De là la tristesse. Du déséquilibre. L'amour ne doit jamais être échangé contre de l'amour. Ce n'est pas une quelconque monnaie. Il ne vaut que la Vie.
Infini rien,
Infiniment.
Comment puis-je croire à présent ?
Absolu rien,
Absolument.
Vanitas vanitatum et
Et omnia vanitas !
Vide des vides, tout est vide...
Et omnia vanitas !
Ex nihilo d'où l'on se hisse,
Pulverem reverteris !
Vide de la poussière d'abside,
Pulverem reverteris !
Comment puis-je voir au dedans ?
Au coeur de rien,
Écoeurement.
Comment puis-je voir à présent ?
Aveu de rien,
Aveuglément.
Memento quia pulvis es.
Quia pulvis es !
Espace, Néant, Matière.
Quia pulvis es !
Aujourd'hui comme Hier.
Quia pulvis es !
L'Espoir l'Oubli l'Amour.
Quia pulvis es !
Au-delà de la Mort.
Quia pulvis es !
Comment puis-je être maintenant ?
Infini rien,
Infiniment.
Comment puis-je être intègrement ?
Absolu rien,
Absolument.
Le bonheur a une ombre comme nous. C'est en partant de ce constat que je suis arrivé à une conception, ou plutôt est ce juste une vue — un regard sur le bonheur, puisque cela ne le prend pas en compte en tant qu'abstraction, mais plutôt en le figurant comme une réalité. Voyons cette entité, le temps d'une métaphore, comme un être humain ou plutôt un monument exposé au soleil le temps d'une journée.
En tout premier lieu, au moment de naitre, comme s'il sortait de la nuit, le bonheur est tourné vers l'est ; il regarde le soleil se lever. Dans cette situation ses formes sont confuses, encore ombragées, à peine éclairées par la pâleur du matin et rien ne laisse deviner l'ombre qui se dessine déjà derrière lui. C'est le moment de l'espoir. Sans doute le plus intense et le plus beau moment du bonheur.
Ensuite, et ce, très rapidement, vient la pleine lumière. C'est la période d'aveuglement : le soleil se tient face à lui, et le bonheur de ce moment est le plus savoureux d'entre tous. Rien d'autre autour ne semble exister que cette lumière puissante qui occulte le reste. Entendons-nous : ce bonheur n'est pas sans tache, puisque c'est le moment où l'ombre derrière lui est la plus étendue, la plus menaçante ; c'est une force invisible qui est d'autant plus grande et sombre que de l'autre côté l'éblouissement est puissant. Moment que nous pourrons qualifier d'insouciance : l'enfance du bonheur.
Quelque part, entre cet instant et la période suivante il y a un point de plénitude. Midi au soleil.
Le bonheur se tient maintenant debout sur son ombre, tout le reste n'est que lumière, ils ne font plus qu'un en se superposant et pendant la fraction d'une seconde insaisissable, le bonheur est total, intègre. C'est l'apogée. Apogée qui implique, vous l'aurez deviné, le déclin qui en découle. Dès cet instant où l'ombre avait disparu, faisant du bonheur un être complet, rayonnant de par la lumière environnante, dès cet instant a commencé l'apparition du doute. Déjà aux pieds de ce monument toujours dressé dans la lumière, un point d'ombre fait sa sournoise apparition et croît indubitablement. La conscience de cet instant peut-être aussi bien infime que terrible : Certains bonheurs s'effondrent instantanément à la seule idée que cette ombre les recouvrera bientôt tout entiers. Mais dans la plupart des cas, s'en suit une longue période de désillusion. Le début de la fin du bonheur... à mesure que l'ombre grandit, cette désillusion se fait de plus en plus totale. D'abord, c'est l'avenir qui est compromis. On réalise que la lumière passe de l'autre côté, et qu'il est impossible de se retourner, de faire machine arrière. On a peur, peur de ce qui va suivre parce que l'on sait – mais qu'on refuse encore de croire.
Ensuite, mais pas toujours, survient un événement terrible. Le soir approche. On se souvient de la lumière, car elle est toujours présente partout autour de cette grande tache noire étendue devant nous qui semble pouvoir encore se développer à l'infini. On se souvient d'elle et ce souvenir devient douloureux puisqu’il nous est impossible d'y être à nouveau exposé, impossible de ressentir sa chaleur apaisante. Le bonheur est maintenant bien plus petit en lui-même que cette ombre ; et il prend conscience que sa grandeur et sa plénitude sont derrière lui. L'aveuglement du début apparaît comme une erreur, et pourtant on ne peut s'empêcher de vouloir le revivre. Sois dit en passant, il était impossible de se soustraire à cette fatalité : comment aurait-on pu avoir la clairvoyance connue à présent dans le repos de l'ombre, étant noyés – contre son gré — dans l'insouciance ? Tout ce qu'il reste à faire, c'est contempler le passé lumineux et accepter le sombre futur. Voilà la mélancolie.
Devant lui, l'ombre est immense. C'est bientôt le crépuscule. Il n'a pas cessé depuis qu'il doute de se préparer à cet instant et pourtant il ne se sent pas prêt. Soit il se résigne, soit vient le désespoir. Le désespoir, c'est l'espoir de ceux qui savent qu'il n'y en a plus. N'oubliez pas que nous parlons bien du bonheur : même dans l'ombre il n'est pas question de « malheur ». Cette ombre vient et tout redevient confus, bien que cette fois l'horizon soit plus noir qu'il ne l'a jamais été. Ce moment nous rappelle pourtant l'aube. Elle nous manque...Pendant que la nuit s'acharne à englober toutes choses, c'est l'obscurité qui devient totale à son tour comme l'avait fait auparavant cette pleine lumière perdue. C'est la mort. Le bonheur, impassible spectateur de cette journée, se tient toujours immobile à sa place, ainsi qu'il l'a toujours fait ; cependant alentour il n'y a que pénombre. Il reste ainsi debout hors du temps, tache noire dans la nuit noire, jusqu'à s'oublier lui-même. Jusqu'à ce que l'horizon rougeoie de nouveau.
Jusqu'à l'aube suivante...
Voici le schéma d'une existence tel que nous avons déjà pu chacun le reconnaitre sans doute dans les traits de notre propre bonheur. Cette théorie est nécessairement fausse à un certain degré, que je vous demande d'excuser. Bien entendu, je le répète, ce n'est qu'une figuration. Le bonheur reste à mon avis une abstraction indéfinissable, et il est impossible de lui attribuer tel ou tel caractère ou schéma immuable. Chaque bonheur a une existence unique et même s'ils ont tous une essence commune, qu'ils forment la même entité du Bonheur, ils restent une multitude d'entités indépendantes. Leurs ombres sont aussi imprévisibles qu'eux, puisque chacune vient d'un soleil qui lui est propre ; et que lorsque les bonheurs se croisent, ils se trouvent exposés au hasard des lumières et des ombres qui les entourent.
L'absence de projets avorte l'éspérance,
Oniriques chimères de la nuit s'élèvent
Puis s'éffondrent soudain sans moindre cohérence.
Il est désobligeant de constater parfois
Que l'homme dépité devant son avenir
Se laisse submerger par le flot de l'éffroi
Où des crinières de feu se dressent pour hénir :
C'est la peur qui le fige, il ne s'est pas enfuit,
Attendant le moment où les ruines s'ébrouent,
Quand vacarmes et pleurs s'appaisent pour la nuit,
Il épie depuis l'ombre à travers son vérrou.
Ainsi va le chaos persistant de l'oubli
Que les songes écourtés ont semé en chemin :
C'est le seul souvenir à jamais établi
Dans l'âme dénuée des rêveurs inhumains.
Quelque chose qui est là, serré dans le coeur pour l'éternité. Que le temps ne fait qu'affermir. Qu'une cigarette éloigne momentanément, que l'alcool sait enfouir au plus profond de l'âme, mais qui n'attendra jamais le fertile domaine de l'oubli. Que la connaissance, que le travail et l'ordre qui donnent sens et structure à la vie ne peuvent pas effacer. Quelque chose d'immuable. Que rien ne peut faire oublier. Que les larmes satisfaisent sans jamais l'épuiser.
Quelque chose qu'alimente le silence. Auquel les mots ne suffisent plus. Auquel il est indifférent d'être murmuré au désert ou bien clamé à la foule. Dont chacun hérite et nul ne peut plus se défaire.
Quelque essence impénétrable du chagrin. Qu'égale l'absence de Dieu. L'infini du vide, l'abîme d'où l'âme émerge et où l'âme retourne, l'abîme au coeur de l'Homme. Qu'aucune compagnie ne console. Qui pousse aux larmes les enfants. Qui tire les sages de l'ignorance. Donne la vie au néant. Rend les vivants au néant. Justifie la mort.
Quelque chose à côté duquel paraissent insignifiant jusqu'à l'immensité de l'amour et les mystères de la vie. Où Dieu n'est plus qu'un point de l'infini. Où naissent grandeur et désespoir. Où les langages ne signifient plus rien.
Quelque chose qui est là, serré au fond du coeur. Serré pour l'éternité.
Car j'ai senti parfois l'infinie solitude.


