La plume comme seringue ; piqûre indispensable au sommeil et au bien-être, une drogue. Rien de plus, rien de moins, l’écriture : une addiction littérale.
Non, ceux qui écrivent ne vivent pas. L’écriture, censée être libératrice, asphyxie l’existence. Le souffle exorbitant qu’elle nécessite est bien plus important que celui dont disposent nos âmes. Les mots portés sur le papier disparaissent et plongent dans l’oubli les sentiments qu’ils décrivent. Tisser de la soie des verbes les représentations de nos ressentis, c’est aussi laisser des morceaux de soi à l’abandon. L’encre, qui tente de se faire passer pour tel, n’est pas un remède plus que l’ivresse. C’est un bien plus grand mal, en fait, que ceux qui l’amènent à couler.
S’apitoyer sur un sort bercé de métaphores, de vers ou de belles tournures, noyer des pages sous des torrents d’adjectifs inutiles, conjuguer, consonner, assembler, bâtir des châteaux dans l’Espagne inconsciente, déformer, déchirer, brûler nos enfants à peine formulés, paraphraser, accorder, relire et conclure… Quelle énergie perdue à brasser de l’air, quelle vaine manière de vivre, chimérique édifice accomplit une fois mis fin à nos phrases ! Les mots sortent, sortent, sortent sans cesse, rien n’épuise la peine : il n’est pas de talent, de génie, ou de force d’entraînement qui assèche une âme enchaînée de maillons alphabétiques tenaces.
La soif qui ronge les ivrognes à s’enivrer sans relâche, est présente avec la même intensité chez les individus dépendants de l’écriture. On remâche les mêmes mots, synonymes et antonymes, on additionne, on décompose, on multiplie les mêmes valeurs inchiffrables. Tout ça sans se soucier que de toute évidence, le produit d’un mot — quel qu’il soit — et du néant reste nul. C’est même pire, il s’affaiblit ! Des moins que rien, voilà ce que sont ceux qui écrivent à partir du néant. Et l’écriture qui naît de la douleur engendre la douleur, c’est tout. La douleur tirée du néant donne l’écriture stérile et pestilentielle que j’ose appeler, par abus de langage, dans une autolâtrie excessive et mesquine, poésie.
La beauté peut être en adéquation avec le monde dans son intégrité et avec chaque élément qui le compose, mais elle n’est qu’accompagnatrice, ou conséquence des sentiments, des choses, des actes. Le beau peut surgir de l’immonde par les mots, mais jamais ne permettra d’isoler et d’anesthésier une souffrance. Prenez comme exemple euphémique la douleur physique : si on lui ajoute plaintes et gémissement, elle ne peut être qu’amplifiée. Les souffrances morales sont de la même nature, des portes entrouvertes que l’on enfonce violemment en prononçant leurs noms.
Hier, j’ai rampé
Suspendu
Aux courbes délicates
De tes jambes étendues ;
Sous tes pas écrasé
Sans que tu ne me vois
Jamais.
Marque un temps
Le silence
La vie perd souffle
Et puis reprend
À présent, levé,
J’existe
Et peux me retenir
Aux lignes de tes cils,
Battants à mes sursauts,
Frontières du désir
Fermées.
Pose un mot
Feuille blanche
Assombrie
De mensonges
Demain, je tairais,
Limpide
La force qu’il fallut
Pour survivre ainsi
À tes lèvres pendu
Par ma gorge nouée
Encore.
Fixe un point
Décompté
Le réel
S’estompait
Il est un autre
Univers
Où tout arrivera !
Je ne m’en souviendrais
Pas, c’est déjà passé
Je t’attendais là-bas
Toujours…
Dormir la moitié du temps, rêver l'autre partie, accomplir à demi ses rêves, vivre entre les lignes... le temps passe vite, se divise, se restreint infiniment : et jamais, finalement, jamais ne vivent ceux qui rêvent.
« Rêver, c'est le bonheur ; attendre, c'est la vie. »
Victor Hugo
Dormir la moitié
Du temps journalier,
Rêver au reste :
À l’équinoxe
D’une existence
Ensoleillements,
Entre les lignes
Des écliptiques
De pleine lune :
Lumière opaque
Discontinuité
À demie dite ;
Et dérangeantes
Nuits saisonnières
Aux rêves défaits.
Cet été qu’éteint
Un hiver soudain :
Oublie son printemps
Et ses automnes
Hétéroclites
Entrouvre un peu
Les songes bleutés,
À jamais figés,
Congelés, sans feu ;
Aux cieux parfumés.
Les subdivise :
Et ses sous saisons,
Fraîches divisions,
Pendent mollement
Aux seuils indécis.
Frappent aux portes
Des âmes éteintes,
Cognent et se lassent…
S’endorment en nous,
Y meurent, inertes.
Présent invariable, l'amour...
j’aime
tu hais
il aime
nous haïssons
vous aimez
ils haïssent
Il me semble
Que je n’ai plus
Rien à vous vendre.
Peut-être,
Servez-vous :
Tout doit disparaître.
Libre à vous
De rester,
Transparaître.
Locaux dispos
¡Hasta Luego!
Qui voudra bien.
Je me casse
En tiers.
Deux partis
L’un se tait,
L’autre ment.
Chut.
Moquez-vous-en
Comme du Quart
Monde.
Ça m’est égal.
Il y a dans les yeux de l’enfant que je fus :
Balbutiements, rêves, mots tus, mondes perdus !
Des phrases informulées, des songes incompris ;
Des fantômes néophytes, déjà au pied du lit
Où, paupières closes, j’ignorais les remords,
L’insomnie de la veille qui perdure encor ;
Regrettais-je, aussi tôt, mes futures erreurs,
Ou simplement rêvais-je d’un autre décor ?
Ils ne m’ont pas quitté, ces nuages habiles ;
Et laissent à fleur de peau des traces indélébiles
Marquant au fer rouge, de leurs lettres de sang,
Les ordres sur ma peau auxquels je consens.
Non, je n’ai pas de Poésie !
Pas plus que je n’ai de talent,
Ce n’est que la folie ; naissant
Des cendres d’un amour enfui.
« Nous sommes tous plus ou moins fous »
Et, d’une façon ou d’une autre,
Mais sans doute autant que la vôtre :
Mon âme entend des mots partout.
« Nous sommes les enfants oubliés de l'Histoire »
Fight Club (David Fincher)
Enfants oubliés de l’Histoire,
Pères de cette conspiration ;
Vous nous avez légué ce monde
Et sa culture en promotion
Ses fanfares mises à nu, immondes
Son cortège d’insolations
On sera contraints de survivre
Dans les bribes de vos passions
Quel est ce siècle où nous vivons ?
Si ce n’est le fruit de l’inaction
Vous les avez laissé construire
Ces villes abjectes et leurs maisons
Les rues pavées des excréments
Dans lesquels on se tord et rampe
Si votre époque le dénonce,
C’est nous qui pataugeons dedans
Je n’accuse pas votre mépris
J’ai autant honte de vos guerres,
Des fondateurs de nos patries
Que des frontières d’aujourd’hui
Enfance infecte et désunie
La télévision insomniaque
Nous a pourris et nous condamne
À manger son pain empathique
Elle nous brosse dans le bon sens
Le même, aux murs aseptisés
Que les canins aux poils polis
Ces politi-chiens vérolés
Nous voilà, salis de naissance,
RIEN qui ne puisse nous libérer ;
Votre mort va légaliser
La peine capitale d’ignorance
Nous voilà et les yeux fermés
Prêts à recracher le savoir
À bouffer le vomi des veaux
Vulgaires salades de démagos
Soyez utiles, marquez l’Histoire !
Vous qui n’avez rien fait que vivre,
Sans empêcher notre dérive :
Abattez-nous, pions dérisoires !
Tuez vos enfants dans le dos !
Puisqu’ils ignorent ce qu’ils sont :
Des merdes qu’on peut remodeler,
De simples machines à brouter !
Faites péter les gratte-ciel
Baignés dans le fiel des avions,
Ça ne peut tuer que des cons,
Proies déjà moitiés digérées.
Enfants oubliés de l’Histoire,
C’est vous, nos parents inutiles ;
Vous donnez au monde la chair
Qu’il réclame pour ses canons…
La vie est une peine subie, l’ivresse une offrande ignorée
La sentence prise avec amour, la grâce salement rejetée.
Soyons ivres pour ça : « vivre, nous refusons ! »
Acceptons simplement l’indulgence reçue :
Dieu nous enferme là, noble condamnation,
Prenons tel qu’il nous donne ce présent fallacieux :
Buvons à la santé de ceux qui meurent de soif
Enivrons-nous seulement ; c’est un peu vivre, en soi ;
Sachons nous contenter de l’ivresse du vin
Car quand vient la moisson celle de l’amour s’éteint
Le poison avalé et la peine amoindrie ;
L’âme dévote, bénie par de longues prières,
Le cœur chargé d’amour de la Vierge Marie
Allons vomir Bible, au bas des monastères !
Et je vous en assure, c’est une chose entendue,
C’est tous au paradis que nous serons conduits
Car venant de l’enfer, même Satan, résolu,
Ne pourra pas, c’est sur, nous renvoyer ici !
La vie est un cadeau haï, l’ivresse un leurre idolâtré
Saluons, dociles, le premier ; profitons vivant du second.
De l’amour je ne garde que des déceptions
De l’amitié : la joie, l’ivresse et la raison
Si le choix est à faire, aucune hésitation
Je renie le premier au profit du second
Et sans avoir jamais besoin de regretter
J’aime, et bien plus fort que je n’aurai aimé
Si mon cœur avait dû vivre en captivité
Dans celui d’une femme qui l’aurait abusé
Je méprise l’amour, ses basses conditions,
Les chagrins et les joies qui coulent de son front,
La sueur de l’effort qu’entraîne la passion,
Me dégoûte et m’exhorte à haïr les unions.
Vivre seul est une peine qui semble bienheureuse
Si l’on a les amis qu’il faut aux heures creuses :
Quand la vaine tristesse, infâme et cancéreuse,
Prend sur la solitude l’avantage de la ruse
Qu’elle s’empare de nous, pantins de chair stupides
Et nous fait croire que le bonheur se dilapide
Qu’il faut aimer toujours, savoir être intrépide,
Ne pas se contenter de nos incertitudes.
Traîtresse ! Vendue ! Vil sous-fifre de l’ennui !
La peine n’est qu’un leurre à nos âmes asservies
L’amitié d’un instant, d’un jour ou de deux vies
Est un noble présent face à cet ennemi…
Heureusement qu’elle est là pour nous en prévenir !
L’amitié, c’est bien elle que je choisis d’élire
Comme seul remède officiel au délire,
À la folie que peut nous imposer l’amour.
Qu’on ne me parle pas
D’égalité en France
De fraternisation
Ou même de liberté !
Puisque les seules devises
Auxquels les hommes pensent
Sont de la pire espèce
Sonnantes et trébuchantes…
Si la démocratie,
C’est l’Argent-roi :
Ça rime en « monarchie »
Et en « je n’en veux pas » !
C’est trop facile de dénoncer
Et puis, les sous, tout le monde en a !
(Sauf ceux bien sûr qui n’en ont pas)
Alors je ne vais pas m’engager
Je vais me taire, et consommer,
Mouton parmi les autres.
Mais, alerte, en broutant,
Je serai à l’affût :
Pas du bruit des pièces
Qui tombent et vont rouler,
Mais des quelques rêveurs
Qui restent éveillés !
Eux sauront quand frapper.
Lorsque le premier coup
Sera déjà tombé,
Je viendrai comme tous
Taper sur le système…
Qui fait que ce ne sont que les autres qui meurent ?
Puisque je suis « en vie » pour vous demander l’heure,
Saurez-vous me répondre, vous qui n’êtes pas mort ?
— Pas en vie pour autant, mais mort, non, pas encore —
Suis-je assez vivant, assez dense et unique
Pour pouvoir, sincèrement, décider de l’écrire ;
Constant, fier, solide ; doit-on dire héroïque ?
Et vous-même, l’êtes-vous assez pour me relire ?
Je crois qu’aucun de nous — aucun, dis-je — ne mérite
De pouvoir s’écrier : « JE VIS, MOI, JE SURVIS ! »
Peut-être ne sommes-nous que, pour un autre monde,
Les incompris, les Morts : inodores, réfléchis.
Ce que savamment nous appelons naissance
N’est peut-être que la fin d’une promenade,
Comme le récipient dont on ôta l’essence
Nous voilà enfermés, nous qui fûmes nomades ;
Nos carcasses vivantes sont plus mortes qu’avant,
L’enfer est à nos pieds et il n’est pas ailleurs,
Croyez-vous qu’il y ait pour les morts des Morts,
De Paradis, d’Enfer, ou de Dernier Jugement ?
Comme il est lourd en moi, le poids de l’ignorance
Sur lequel on appuie celui du saint savoir
Ce château de cartes soutenant l’existence :
Dangereux équilibre instable du devoir,
Au-dessus duquel pèse ton indifférence,
Balayé fréquemment des vents porteurs d’espoir
Qui s’estompent pourtant, m’abandonnent à l’errance,
Et souvent renversé au gré du désespoir.
Sachant que mon bonheur est un train en partance
Je ne t’attendrai pas, aux dépôts de mémoire
J’irai, et, sans remords, je prendrai mes distances
Te regarderai, là, adossée au parloir…
Et bien qu’ils auraient pu apaiser ma souffrance
Il n’y aura pas d’adieux ou de longs « au revoir »
Comme on en voit partir, vifs, pleins d’assurance :
Des pleurs qui s’épanchent au vent des grands mouchoirs.
Je ne suis pas attristé, car je sais à l’avance
Que je pourrais toujours sur les quais d’autres gares
Si mon âme ne t’oublie, un soir, ivre d’absence
Entre deux trains passants, soudain, t’apercevoir
Qu’aucun mot cependant en ces vers ne te blesse
J’y dévoile mon âme comme en des livres ouverts
Si ce n’est pas assez pour en saisir le sens
Je continuerais seul à porter la misère
Que chacun doit pouvoir manier avec aisance
Que nul ne peut fuir - c’est un peu son histoire
Que tous doivent connaître pour marquer la distance
Qu’il faut pour s’entendre entre un être et un autre



