tu dis : « mon piano, mes roses »,
et : « tes livres, ton chien » ... pourquoi
je t'entends déclarer parfois:
« c'est avec mon argent à moi
que je veux acheter ces choses. »
Ce qui m'appartient t'appartient !
Pourquoi ces mots qui nous opposent:
le tien, le mien, le mien, le tien?
Si tu m'aimais tout à fait bien,
tu dirais : « les livres, le chien »
et : « nos roses ».
Je puis donc boire tout mon soûl.
Lorsque je rentrais sans un sou,
Ses cris me déchiraient la fibre.
Autant qu'un roi je suis heureux ;
L'air est pur, le ciel admirable...
Nous avions un été semblable
Lorsque j'en devins amoureux !
L'horrible soif qui me déchire
Aurait besoin pour s'assouvir
D'autant de vin qu'en peut tenir
Son tombeau ; – ce n'est pas peu dire :
Je l'ai jetée au fond d'un puits,
Et j'ai même poussé sur elle
Tous les pavés de la margelle.
– Je l'oublierai si je le puis !
Au nom des serments de tendresse,
Dont rien ne peut nous délier,
Et pour nous réconcilier
Comme au beau temps de notre ivresse,
J'implorai d'elle un rendez-vous,
Le soir, sur une route obscure.
Elle y vint – folle créature !
Nous sommes tous plus ou moins fous !
Elle était encore jolie,
Quoique bien fatiguée ! et moi,
Je l'aimais trop ! voilà pourquoi
Je lui dis : Sors de cette vie !
Nul ne peut me comprendre. Un seul
Parmi ces ivrognes stupides
Songea-t-il dans ses nuits morbides
A faire du vin un linceul ?
Cette crapule invulnérable
Comme les machines de fer
Jamais, ni l'été ni l'hiver,
N'a connu l'amour véritable,
Avec ses noirs enchantements,
Son cortège infernal d'alarmes,
Ses fioles de poison, ses larmes,
Ses bruits de chaîne et d'ossements !
– Me voilà libre et solitaire !
Je serai ce soir ivre mort ;
Alors, sans peur et sans remords,
Je me coucherai sur la terre,
Et je dormirai comme un chien !
Le chariot aux lourdes roues
Chargé de pierres et de boues,
Le wagon enragé peut bien
Écraser ma tête coupable
Ou me couper par le milieu,
Je m'en moque comme de Dieu,
Du Diable ou de la Sainte Table !
Tu t'en vas
Et mes rires ni mes larmes
Ne te retiendront pas
Tu t'en vas
Et je baisse les armes
En abaissant les bras
Tu t'en vas
Je perds plus qu'une femme :
Un ange, mon combat
Tu t'en vas
Au chaos du vacarme
Et tu me laisses là
Tu t'en vas
En terrant par mon âme
Tes empreintes de pas
Tu t'en vas
Et piqué sur tes lames
Seul mon coeur se débat
Tu t'en vas
Je pourrai dire « l'infâme,
Celle qui m'abandonna ! »
Mais tu t'en vas
Et c'est bien là le drame :
Je ne te retiens pas !
Et tu seras partie
Quand j'élèverai le blâme
Vers moi comme un fusil
Et tu seras partie
Quand resteront tes larmes
Et tes rires la nuit.
Être n'est pas en soi ni un dû ni un droit,
Comme certains le croient ;
C'est un devoir sacré, une inflexible loi
Qui pèse sur nos choix.
Écrire en est un autre. Et non d'autant moins dure,
La sublime écriture,
Conservée au dessus des contraintes d'azur,
Règne d'une main sûre.
Aimer n'échappe pas à cet essaim licite :
Affreux joug explicite,
Pourtant embarrassé de conventions tacites
Que la folie excite.
Vives, qui illuminent les bords du trottoir ;
L'ombrelle feuillue couvrant les passants du Soleil
Appose sur leurs fronts une paix solennelle
Et lorsqu'y pénétrant, ils sentent autour d'eux
Foisonner les parfums délicats, nuageux ;
Assaillis, mais heureux, ils en sourient un peu
Et abjurent aux cieux leurs ennuis vaporeux.
Les charmilles teintées jalonnant mon abri
Sont un peu à nos goûts routes du paradis ;
Silencieuse peinture où le sujet mobile
Flâne, et en rêvassant, élabore sa toile.
L'aube est claire, je te prends dans mes bras ;
La flamme de tes yeux brille pour moi,
Leurs arcades lumineuses m'étanchent ;
Libres et unis, dans mon rêve : on danse.
L'aube est claire... je te prends dans mes bras...
Chaude l'étreinte des « et cetera » !
Froid le marc oublié au fond du bol !
Âpre le réveil des rêveries folles !
La flamme de tes yeux... brille... pour moi...
Éclair nocturne élevé sur l'émoi !
Tantôt douce lueur apaisante,
Et tantôt brûlure menaçante !
Leurs arcades... lumineuses... m'étanchent...
Grands halos bienheureux qui s'élancent
Et déclenchent la machine avec eux,
Abjectes ! Odieux ! Cercles vicieux !
L'aube est obscure et le café est froid.
Le feu vacille et m'éloigne de toi.
Un long rond noir, sous la tasse, s'épanche,
Moite et poreux, se dresse autour de l'anse.
Libres... Unis...
Dans mon rêve... on danse...
Mon rêve...
On danse... dans mon rêve... libres...
Unis... et... et...
Libres... on danse !
L'aube est claire, je te prends dans mes bras.
L'aube est obscure et le café est froid.
Les arcades lumineuses s'épanchent,
Veules moiteurs dressées autour de l'anse
Mieux vaut n'penser à rien
Que n'pas penser du tout
Rien c'est déjà
Rien c'est déjà beaucoup
On se souvient de rien
Et puisqu'on oublie tout
Rien c'est bien mieux
Rien c'est bien mieux que tout
Mieux vaut n'penser à rien
Que de penser à vous
Ça n'me vaut rien
Ça n'me vaut rien du tout
Comme si de rien
N'était je pense à tous
Ces petits riens
Qui me venaient de vous
Si c'était trois fois rien
Trois fois rien entre nous
Evidemment
Cà ne fait pas beaucoup
Ce sont ces petits riens
Que j'ai mis bout à bout
Ces petits riens
Qui me venaient de vous
Mieux vaut pleurer de rien
Que de rire de tout
Pleurer pour un rien
C'est déjà beaucoup
Mais vous vous n'avez rien
Dans le cœur et j'avoue
Je vous envie
Je vous en veux beaucoup
Ce sont ces petits riens
Qui me venaient de vous
Les voulez-vous ?
Tenez ! Que voulez-vous ?
Moi je ne veux pour rien
Au monde plus rien de vous
Pour être à vous
Faut être à moitié fou.
Je fais souvent ce rêve étrange et pénétrant
D'une femme inconnue, et que j'aime, et qui m'aime,
Et qui n'est, chaque fois, ni tout à fait la même
Ni tout à fait une autre, et m'aime et me comprend.
Car elle me comprend, et mon coeur transparent
Pour elle seule, hélas! cesse d'être un problème
Pour elle seule, et les moiteurs de mon front blême,
Elle seule les sait rafraîchir, en pleurant.
Est-elle brune, blonde ou rousse? Je l'ignore.
Son nom? Je me souviens qu'il est doux et sonore,
Comme ceux des aimés que la vie exila.
Son regard est pareil au regard des statues,
Et, pour sa voix, lointaine, et calme, et grave, elle a
L'inflexion des voix chères qui se sont tues.
Paul Verlaine
La nécrobie fétide
D'hiver
Sous son désert aride
Ouvert
Est pourtant la tonnelle
D'apodes,
Grouillante germinale
Aux oeufs,
Larves en gestation
Des mouches ;
Étrange floraison
En bouche
D'où sortent lentement
Cortèges,
Et rivières de sang
Mauvaises.
La drosophila zieute
L'entier
De ces huit cents yeux nets
Alliés
Le printemps, son hasard
Chavire,
Tournicote dans l'air
Et vire
Plus de quinze mille fois
Par heure
Ses ailes frottent sur moi
L'éther.
Ah ! L'autre est le hochet de mon âme d'enfant,
Sciure du cheval de bois
Noué au bras houleux de mon inconscient ;
Laineux tricot de bas
Pendu à ma culotte et moins bien qu'une couche
Retenant mes effluves.
Pardonnez cet affront, je ne suis qu'un bambin ;
Qui a perdu sa cuve !
Quoi ? - L'Eternité.
C'est la mer allée
Avec le soleil.
Ame sentinelle,
Murmurons l'aveu
De la nuit si nulle
Et du jour en feu.
Des humains suffrages,
Des communs élans
Là tu te dégages
Et voles selon.
Puisque de vous seules,
Braises de satin,
Le Devoir s'exhale
Sans qu'on dise : enfin.
Là pas d'espérance,
Nul orietur.
Science avec patience,
Le supplice est sûr.
Elle est retrouvée.
Quoi ? - L'Eternité.
C'est la mer allée
Avec le soleil.
L'heure tombe et raisonne — clairon désabusé —
Cinglant l'amour !
L'oraison de l'automne idyllique embrasé
Aux relents aigres ;
Sonnant au loin assone le son du sifflet
D'un souffle suave ;
Sur son épi soyeux souriant aux reflets
Des bords du suaire,
Assonansé, le coq, prude et fière trompette,
Choit en bêlant.
Gorge coupée au bec, point le coq sans tête
Au firmament ;
L'Éternelle, surpris, hésite à son verdict,
— Finale voix —
Mais au défunt bestiau enfin son voeu il dicte :
« Le feu sur toi ! »
Dans l'ardeur la bête cuit aujourd'hui encor
Chez Lucifer ;
Auprès d'elle, l'amour souffre son purgatoire :
Brulant Enfer !


